Euro 2016 : Benzema, le vilain petit Karim

13
avril
2016

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Catégorie : Editos / Équipe de France

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En ce soir du treizième jour d’avril, je peux établir un constat sans appel : il est des principes fondamentaux qui sont négligés plus facilement que d’autres, la présomption d’innocence s’inscrit dans cette tendance. Karim Benzema, désormais ex-international français, en a fait les frais.

Du non respect de la présomption d’innocence…

L’un des grands paradoxes de notre société est certainement de laisser trop de place à la vox populi là où elle ne doit interférer quand, à l’inverse, l’on va la restreindre dans des domaines où elle se doit d’intervenir. Pour ne citer que Saint Thomas, “que la force soit juste, que la justice soit forte” ; laisser à l’opinion publique le privilège de rendre la justice revient à l’affaiblir, encore plus quand la justice est rendue par un organe comme la FFF. On donne ici l’occasion tant attendue, malheureusement par beaucoup, de s’attaquer à Karim Benzema en tant qu’homme et non plus seulement en tant que sportif.

Nul n’est présumé coupable jusqu’à preuve du contraire. Si les preuves en question, considérées par certains comme accablantes, dans l’affaire dite de la sextape ont été révélées dans la presse, elles ne peuvent constituer un motif valable à l’éviction d’un Karim Benzema de l’Equipe de France. La manoeuvre est simple : on fait oublier un principe fondamental qu’est la présomption d’innocence en invoquant un principe subjectif qu’est “l’éthique”.

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La Fédération Française de Football et ses chantres de l’éthique sont soudainement de sortie mais, pourquoi n’y a-t-il personne pour juger de leur propre éthique quand, n’ayant eux-même aucun respect pour le pouvoir judiciaire, se permettent de juger Benzema?

Après avoir piétiné les principes de la justice, la FFF a franchi la ligne qu’il ne fallait pas, celle du politique. Le pourcentage d’expériences fructueuses et saines dans la collaboration entre le politique et le sportif est aussi faible que le pourcentage d’avis favorable au Président de la République actuel ; pourtant, c’est chez son ami de longue date, François Hollande, que le Président de la FFF va chercher la légitimité nécessaire à son action, jusqu’à Matignon.

Au dangereux mélange politico-sportif…

“Un grand sportif doit être exemplaire (…). S’il ne l’est pas, il n’a pas sa place en équipe de France.” — Manuel Valls, Europe 1, 1er décembre 2015

Il est intéressant de revenir sur la déclaration de Manuel Valls, au sujet de l’implication de Benzema dans l’affaire de la sextape et son impact sur sa sélection en Equipe de France. Entendre une leçon d’exemplarité de la part d’un Premier Ministre n’ayant pas hésité à délaisser ses fonctions pour aller assister à la finale de la Ligue des Champions, à bord d’un Falcon de la République aux frais du contribuables, a un côté plutôt hilarant. Pour autant, a-t-il quitté sa place au Gouvernement? Le sens des responsabilités s’est perdu dans la classe politique, même s’il s’agit d’un autre débat ; fais ce que je dis, pas ce que je fais. 

Ce même Manuel Valls est aujourd’hui resté muet à l’annonce de l’éviction, pourtant tant attendue de son côté pour des raisons “d’exemplarité”, de Karim Benzema.

“Je pense que lorsqu’on signe la charte de déontologie pour être membre de l’équipe de France on doit la respecter, et je pense qu’aujourd’hui les conditions ne sont pas réunies en la matière pour M. Benzema.” — Patrick Kanner, RTL, 14 mars 2016

Dans la valse des réactions gouvernementales, a suivi le premier des derniers dans l’ordre protocolaire du Conseil des Ministres : Patrick Kanner, Ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports. M. Kanner invoque quant à lui les mêmes notions d’exemplarité et surtout la dite “charte de déontologie”. Est-il nécessaire de rappeler à M. Kanner qu’il a signé, en tant que membre du Gouvernement, la charte de déontologie des membres du Gouvernement et qu’il se trouve donc, en vertu de l’article 4, engagé à éviter un cumul des mandats? Pour autant, nous noterons sa réélection en tant que conseiller départemental du Nord en 2015, dans un mandat local en cours depuis 1998. Apprenons, ensemble, à balayer chacun devant notre porte. 

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LYON, FRANCE - MARCH 12: Patrick Kanner attends the EURO 2016 Steering Committee Meeting - Lyon on March 12, 2015 in Lyon, France. (Photo by Bruno Vigneron/Getty Images for UEFA)

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La réaction de Patrick Kanner après l’annonce de la mise à l’écart de Benzema fut exactement la même que celle de Manuel Valls, aucun commentaire. Déontologie oblige.

Au-delà du caractère détestable et nauséabond de cette récupération politique de la part du Gouvernement, parmi d’autres membres de la classe politique, y compris dans l’opposition, on relève une atteinte bien plus grave : celle au football comme lien social. 

La destruction du lien social

Sur des prétextes éthiques, la FFF rejette bien plus qu’un sportif : elle rejette une partie de la France. Comment peut-on négliger l’impact d’une telle décision sur la jeunesse, et plus particulièrement celle issue de l’immigration, qui a su se reconnaître dans des symboles comme Benzema qui donnent, qu’on le veuille ou non, sa mixité et donc sa richesse à l’Equipe de France?

La sélection nationale a pour mérite et pour mythe d’unir en France toutes les couches de la population, où chacun est censé se retrouver. Humilier Benzema sur la place publique en tant qu’homme et en tant que sportif, c’est casser un lien sacré. En retour, on va créer des phénomènes communautaristes avec une frange de la population du côté de Benzema uniquement pour ses origines étrangères, comme un signe de défiance.

Benzema est trop souvent placé comme bouc-émissaire et subit des critiques au-delà du sportif qui apparaissent comme le purgatif par excellence de tous les maux de l’Equipe de France. On en vient à considérer que sa démarche indolente porterait la responsabilité de tous les échecs footballistiques français et qu’à ce titre, il conviendrait de l’écarter. Le côté judiciaire est alors un accélérateur, quitte à nier les principes précédemment évoqués. Bienvenue au royaume du “délit de sale gueule”.

S’il y a un débat qui est plus qu’acceptable et riche, il est au sujet des performances sportives de Benzema en Equipe de France. Son absence dans les derniers matchs amicaux a laissé entrevoir une transition avec l’éclosion progressive de jeunes pousses mais, statistiquement, peut-on se permettre de se passer d’un des meilleurs attaquants mondiaux? S’il est juste de considérer qu’il n’a pas l’apport en Equipe de France qu’il a en club, peut-on vraiment le considérer comme frein plutôt que moteur? 

Encore une fois, le débat se doit d’être centré sur le sportif et l’on peut comprendre que le sélectionneur décide d’écarter le joueur pour ces motifs mais on aura beaucoup plus de mal à accepter qu’il soit écarté pour un fait judiciaire qui n’a pas rendu son verdict ; et encore moins que le sélectionneur soit guidé en amont par le président de la Fédération.

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Si Benzema a fait preuve d’une irresponsabilité certaine dans ses fréquentations et ses agissements, le déchaînement populaire traducteur d’une lourde rancoeur à son égard et la négation même de l’éthique et de l’exemplarité par nos propres instances politiques et sportives qui se sont dangereusement rapprochées font toute l’originalité et la tragédie d’une “Affaire Benzema” qui aura fait plus de mal à la France et l’Equipe de France que l’on ne le dit. Qu’en sera-t-il de la crédibilité de ces mêmes instances et de l’opinion publique si Benzema est relaxé et que l’Equipe de France traduit à l’Euro 2016 d’un manque de ce joueur?

L’avenir nous le dira, mais, au final, le vilain petit Karim est plus que jamais divisé avec la France ; comme elle l’est elle-même…

Auteur : Ehli Dahel

La mauvaise foi Marseillaise s'exporte jusqu'ici...

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