Et El Loco redevint humain

28
novembre
2017

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Catégorie : Editos / Ligue 1

Bielsa incompris

Mercredi, Marcelo Bielsa a été suspendu. J’ai reçu une notification sur Twitter avec un tweet du LOSC. « Le LOSC a décidé ce jour de suspendre momentanément Monsieur Marcelo BIELSA de sa fonction d’entraîneur dans le cadre d’une procédure engagée par le club ». Cela ne veut pas dire grand-chose. C’était sans doute mercredi. En 25 petits mots et 154 petits caractères, le club lillois a amorcé la fin soudaine de son histoire avec Marcelo Bielsa. Ce tweet froid et tranchant, pareil à une lame aiguisée tranchant la tête du Loco sur le banc lillois, est semblable à ces textos de rupture un peu distant et couard que certains ados s’échangent. Les esprits les plus pervers à l’égard du coach argentin ont sans doute dû se dire que c’était bien fait pour lui de se faire évincer de la sorte en se rappelant de sa fameuse lettre de démission à Marseille il y a un peu plus de deux ans. La fin de l’histoire entre Bielsa et le LOSC est donc à l’image de son début, abrupte et surprenante. Gérard Lopez, président et propriétaire du LOSC, lors de sa campagne pour racheter l’Olympique de Marseille, criait sur tous les toits, qu’en cas de rachat, il débarquerait avec Marcelo Bielsa dans ses bagages.

Ne nous mentons pas, à l’époque pas grand monde ne croyait le luxembourgeois. Aussi avons-nous tous été surpris lorsque bien avant la fin de la saison dernière, le LOSC (alors racheté par Lopez) annonçât l’arrivée prochaine d’El Loco dans le domaine du Luchin.  Il est euphémique de dire que nous ne croyions absolument pas à l’arrivée de Bielsa à Lille. Tout, en effet, était réuni pour que l’entraineur argentin ne se plaise pas dans ce club : une ferveur absente, des projets financiers fumeux et de trading contrevenant complètement à ses idéaux et la présence de Luis Campos dans l’organigramme. Pourtant, Bielsa est bel et bien arrivé à Lille avant de (très probablement) se faire licencier en fin de semaine. Tout au fil de sa carrière d’entraineur, Bielsa s’est progressivement érigé en figure presque sainte pour bien des personnes après une carrière de joueur plus que quelconque, figure qui s’est quelque peu fissurée au cours de son passage à Lille puisque le fil d’Ariane de ce passage aura été le fait que Bielsa soit quelque peu redevenu humain.

 

La lumière rongée par les ténèbres

 

La principale des raisons qui nous faisaient penser à un mensonge de Lopez sur la future arrivée de Bielsa lors de son rachat du club était bien évidemment le projet porté par le néo-président du LOSC. Avant même son arrivée, il était en effet visible par tout le monde que Gérard Lopez venait à Lille pour faire du trading de joueurs, c’est-à-dire acheter des jeunes joueurs, les valoriser puis les revendre derrière. Dans cette optique, la présence de Bielsa correspondait pleinement à cet objectif lorsque l’on sait comment l’entraîneur argentin parvient à faire progresser les jeunes joueurs – Mendy, Imbula pour ne citer que les derniers à Marseille – de la même manière que celle de Campos répondait à ce dessein – bien que la présence des deux hommes posait déjà problème, nous y reviendrons.

Cette stratégie imaginée par le duo Lopez-Ingla repose principalement sur des prêts financiers plus que douteux et le recours à des fonds vautours qui n’ont cure du beau jeu ou de la passion et qui ont un tableau excel à la place du cerveau et une feuille de comptabilité à la place du cœur. Partant de ce principe, il était plus que surprenant de voir Bielsa débarquer dans cet univers-là. On peut se rassurer – parce que pour ceux à qui cela aurait échappé, je fais partie des admirateurs de Marcelo Bielsa – en se disant qu’El Loco a été influencé par son amitié avec Gérard Lopez et que c’est cette amitié qui l’a rendu aveugle aux montages financiers bien peu éthiques utilisés par Lopez. Je suis bien plus enclin à penser que Bielsa était parfaitement au courant de cet état de fait et l’a accepté en espérant, peut-être, infléchir la stratégie globale. En somme, en acceptant de rejoindre ce projet, Bielsa s’est sali les mains que l’on pensait immaculée. Tel un oiseau pris dans une marée noire, il a les ailes désormais quelque peu mazoutées, ce qui le rend assurément plus humain que par le passé.

 

Du mauvais côté du couperet

 

Tout au long de son passage au LOSC, particulièrement au cours des dernières semaines, Bielsa m’a constamment fait penser à Giovanni Drogo, le héros de Dino Buzatti dans Le Désert des Tartares. Dans le roman de l’auteur italien, le héros rejoint le fort Bastiani, une forteresse militaire à la frontière entre le « Royaume » et « l’Etat du Nord ». Le roman traite de façon suggestive et poignante de la fuite incontrôlable du temps, de l’attente vaine d’une reconnaissance méritée et d’une grande bataille finale, victorieuse et héroïque, dont la routine, la raison et le sort priveront le commandant du fort, le lieutenant Giovanni Drogo, alors même que l’ennemi est aux portes de la citadelle. Dans le cadre de Marcelo Bielsa et du LOSC, l’ennemi d’El Loco était assurément Luis Campos.

Pareil à Giovanni Drogo, Bielsa a constamment préparé la confrontation avec le « conseiller sportif » du président Lopez qui ne le porte assurément pas dans son cœur. Cette préparation à la confrontation a sans aucun doute atteint son climax dans la fameuse conférence de presse précédant le match contre Metz et lors de laquelle le coach argentin a fait une longue tirade de près d’un quart d’heure sur Luis Campos, expliquant assez crûment qu’il ne partageait pas les valeurs de cette personne. Tout comme le lieutenant Drogo, Bielsa n’aura pas pu mener la bataille finale puisque le board – puisque c’est à la mode d’appeler les instances dirigeantes par ce nom – a décidé de ne pas laisser le temps à Marcelo Bielsa de mettre en place ses idées et de se confronter à Campos. Pour la première fois de sa carrière, Bielsa va donc être enjoint de quitter son poste, ce qui le rend encore une fois plus humain. Sans doute d’ailleurs que ce départ forcé a du sens et que se perdre de la sorte en se faisant limoger permettra peut-être à Bielsa de se retrouver.

 

Le projet nu

 

Dans Les Nouveaux habits de l’empereur, Andersen conte l’histoire d’un empereur adorant se parer des plus beaux habits et qui se retrouve escroqué par deux brigands qui affirment lui vendre un habit tissé dans un tissu très noble mais qui, en réalité, n’existe pas. L’empereur se balade donc nu. Le souverain se présente à son peuple qui, lui aussi, prétend voir et admirer ses vêtements. Seul un petit garçon, du haut de son innocence, ose dire la vérité en criant « le roi est nu ». Ce détour par le conte d’Andersen s’inscrit, je crois, pleinement dans l’histoire de ce départ de Bielsa. Si Bielsa est, en effet, redevenu humain en quelque sorte par son passage au LOSC, c’est paradoxalement le départ de Bielsa de ce club qui rend à nouveau le club lillois désormais terriblement humain et banal pour ne pas dire effrayant.

Bielsa était effectivement la caution football de ce projet un peu loufoque et assurément dangereux financièrement dans les bras duquel le LOSC s’est jeté en se vendant à Gérard Lopez. Le frisson et l’assurance du projet lillois était sans doute Marcelo Bielsa. Le voilà désormais parti et voilà notre innocence revenue tout à coup comme pour le jeune enfant du conte d’Andersen. Dans très peu de temps, nous nous époumonerons sans doute à dire que ce projet est nu. Débarrassé de son coach emblématique, ce projet n’est désormais plus qu’un banal projet de trading de joueurs adossé à des prêts financiers ahurissant et à des fonds vautours réclamant une rentabilité à quasiment deux chiffres. Le voilà jeté crûment dans la lumière, à devoir assumer des failles et des béances que Marcelo Bielsa dissimulait malgré lui. Ces fragilités pourraient bien finir par l’emporter tant la situation financière du club semble fragile. J’avais commencé ce papier très littéraire sous le signe de L’Etranger de Camus, je le termine sous le signe de son dernier roman achevé, La Chute, qui me semble-t-il illustre bien la situation de Bielsa actuellement. Le voilà devenu pareil à Jean-Baptiste Clamence, le héros du roman qui avait refusé de se retourner pour voir métaphoriquement son passé, un juge pénitent forcé de faire son propre procès et d’être tiraillé par ses propres contradictions, lui qui est d’ordinaire si cohérent. Marcelo est redevenu homme ce mercredi 22 novembre 2017 et mon admiration pour lui en a été décuplée. J’imagine Sisyphe heureux.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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