Didier Deschamps ou le pragmatique idéologue

11
octobre
2017

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Catégorie : Équipe de France

deschamps

Hier soir, l’Equipe de France est péniblement venue à bout de la modeste Biélorussie. En s’imposant 2-1, alors que dans le même temps la Suède était défaite en Hollande, l’équipe de Didier Deschamps a composté son billet pour le mondial en Russie. Cette qualification directe pour la prochaine Coupe du Monde est un petit évènement puisque pour les deux dernières éditions, les Bleus avaient dû passer par des barrages mouvementés (face à l’Irlande puis l’Ukraine) afin d’accéder à la plus prestigieuse des compétitions. Pourtant, et c’est un euphémisme de le dire, cette équipe n’a pas enthousiasmé les foules ni même généré un poil de passion. L’encéphalogramme reste désespérément plat devant les matchs de l’EDF et le sélectionneur n’y est pas étranger.

Didier Deschamps, pour ne pas le citer, est en effet sélectionneur depuis plus de cinq années. Un quinquennat durant lequel le natif de Bayonne, tel François Hollande, n’a pas fait soulever les foules et a passé son temps à louvoyer entre plusieurs schémas de jeu ou animations tactiques sans pour autant que la technique bien présente dans le potentiel offensif français – peut-être l’un des plus beaux du monde à l’heure actuelle – n’embrase le public. Cette caractéristique, sa prétendue grande capacité d’adaptation, est progressivement devenue sa marque de fabrique et on ne cesse d’entendre ci et là journalistes ou même simple amateurs de football louer le pragmatisme de DD. Je crois pourtant que ce supposé pragmatisme dont serait doté Deschamps est la plus idéologue des idéologies.

L’idéologie qui se voulait efficacité

Dans notre époque contemporaine, le pragmatisme semble être devenu la meilleure des valeurs. Pas un jour ne passe, en effet, sans que politiciens ou éditorialistes en vue nous expliquent qu’il faut passer outre les idéologies et adopter le pragmatisme comme chemin de vie et l’efficacité pour principe. De ce point de vue-là, le sélectionneur de l’Equipe de France est pleinement en phase avec son temps. On le sait depuis longtemps, Deschamps n’est pas un entraineur qui a pour ambition de bien faire jouer ses équipes, sa seule religion est la victoire. C’est pourquoi il est prêt à s’adapter constamment quand il sent que son schéma tactique n’est pas le bon. On a d’ailleurs pu le voir lors du dernier Euro et du passage en 4-2-3-1 afin de rapprocher Griezmann du but et de le placer en soutien de Giroud.

Cette relative plasticité de Deschamps est souvent mise en avant pour louer son pragmatisme qui, selon ses laudateurs, s’oppose à une approche idéologique – et n’ayons pas peur des mots, irrationnelle – selon eux. Deschamps, c’est finalement l’anti-Bielsa, celui qui ne va supposément pas faire passer ses idées avant le résultat et en cela il se tiendrait éloigné de toute forme d’aveuglement idéologique. Je crois, au contraire, qu’il n’y a pas plus idéologique que le pragmatisme et qu’en ce sens, l’ancien entraineur de l’OM est bien plus idéologue que l’on ne le pense. Si les schémas tactiques changent au gré des fluctuations – laissant d’ailleurs planer l’ombre d’une certaine pusillanimité – les idées de jeu, elles, ne se modifient jamais. On n’a jamais vu une équipe de Deschamps véritablement enflammer un match (à l’exception peut-être du si particulier France-Ukraine de novembre 2013). Sacrifier toute volonté de jeu sur l’autel de l’efficacité n’est, à mes yeux, pas moins idéologue que de vouloir pratiquer un beau football au-delà du résultat. Et est assurément bien plus triste.

Les oripeaux de la victoire

Didier Deschamps a entrainé mon club et je lui serai éternellement reconnaissant d’avoir remis l’OM en haut de l’affiche française en lui permettant de remporter à nouveau un championnat près de deux décennies après le dernier titre national. Pour autant, si la Dèche a redonné la fierté à tout le peuple marseillais, c’est parce qu’il y a eu la victoire au bout, pas parce qu’il a fait respecter la devise du club phocéen. Il en va de même avec l’Equipe de France. Si son bilan à la tête des Bleus est loin d’être ridicule (quart de finale de Coupe du Monde, finaliste de l’Euro et qualifié pour le prochain mondial), il va sans dire que ce n’est assurément pas le jeu de son équipe qui enthousiasme le public. Je le disais en introduction, devant un match des Bleus, l’encéphalogramme reste plat. Rien de tout ce qui fait la beauté du football n’est présent puisque pour les émotions on repassera. Cet état de fait joue incontestablement dans le rapport que les Français entretiennent avec leur équipe. On a coutume de dire que la France n’est pas un pays de foot – ce avec quoi je ne suis pas fondamentalement d’accord – mais il est évident que l’absence totale d’identité de jeu ou même d’émotions suscitées par l’équipe nationale joue un grand rôle dans cette désaffection à l’égard du football.

Qu’est en effet l’Equipe de France sinon la vitrine de la France du foot ? Et lorsque l’on voit la pauvreté de ladite vitrine actuellement, il n’y a aucun mal à comprendre le manque d’enthousiasme de beaucoup à son égard. Plus fondamentalement, les entraineurs du type de Didier Deschamps se caractérisent par un élément : enlevez-leur la victoire et il ne leur restera rien. Lorsque l’on fait de la victoire sa religion et de l’efficacité son code de vie sans se soucier du reste, il suffit que celle-ci ne soit plus présente pour que tout s’écroule. En cela, Didier Deschamps et ses semblables se servent de la victoire comme oripeaux, comme cache-sexe. Dès lors que celle-ci s’évapore il ne reste plus rien. On l’a bien vu après le match en Suède, tout était à jeter du moment que le seul but donné aux joueurs (obtenir un nul) n’était pas atteint. Plus révélateur encore a été l’Euro 2016. Alors même que l’EDF s’est hissée jusqu’en finale, que pouvons-nous retirer de cette compétition ? Rien. Pour la simple et bonne raison que la philosophie de Didier Deschamps ne vaut que par la victoire. Dans le cas d’une équipe avec une réelle identité de jeu, une vraie idée du football, la défaite n’est qu’une étape vers la prochaine victoire puisque l’on considère alors le chemin comme aussi voire plus important que l’arrivée. Dans le cas de l’EDF actuel, le chemin n’est qu’une péripétie, un passage que l’on veut traverser le plus rapidement possible, un objet n’ayant qu’une simple utilité fonctionnelle et c’est bien toute la tristesse de la chose. Décidément, la Dèche n’a jamais aussi bien porté son surnom qu’actuellement.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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