Des espoirs en banlieue

08
octobre
2017

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Catégorie : Editos

Immeuble

Aussi douloureux soient-ils pour l’image du football français, les déboires de l’Equipe de France lors de la Coupe du Monde 2010 ont eu le mérite de déboucher sur une introspection que la France du foot ne s’était jamais donnée la peine de réaliser. Le football est ainsi devenu un objet sociologique de premier plan. Le livre de Stéphane Beaud et Philippe Guimard est le point de départ de cette réflexion. Les deux hommes se sont intéressés aux origines et parcours sociaux des joueurs de l’Equipe de France de 2010 pour tenter de trouver les ressorts l’implosion des Bleus. Or, il s’est révélé impossible de trouver des données biographiques fiables. L’analyse s’est alors concentrée sur une autre donnée relative aux joueurs : leurs lieux de naissance. Ainsi, on a pu découvrir qu’une part importante des joueurs de l’Equipe de France de 2010 sont originaires de banlieue parisienne. Le livre Sciences Sociales Football Club, de Bastien Drut et Richard Duhautois abonde également en ce sens lorsque les auteurs analysent les origines des joueurs de Ligue 1. Les deux ouvrages se rejoignent donc sur ce postulat : entre la banlieue parisienne et le football français, c’est du sérieux. Explications.

Un vivier de talents

Pour diverses raisons, les jeunes talents fourmillent en banlieue parisienne. Les statistiques élaborées par Bastien Drut et Richard Duhautois ont vocation à préciser ce propos. Entre 1996 et 2014, le nombre de joueurs de Ligue 1 nés en Ile-de-France a progressé de 54%. Lors de la saison 1995/1996, 10% des joueurs de Division 1, l’ancêtre de la L1, étaient issus d’Ile-de-France contre 26% lors de l’exercice 2013/2014. On peut même affiner l’analyse en précisant que les départements fournissant le mieux la L1 sont la Seine-Saint-Denis (93), le Val-de-Marne (93) et les Hauts-de-Seine (92). Autrement dit, les trois départements qui entourent la ville de Paris.

Si on retrouve tant de franciliens au plus haut niveau du football français, c’est tout sauf un hasard. Au début des années 1990, le psychologue K. Anders Ericsson a expliqué qu’un individu pouvait atteindre un niveau d’excellence dans un domaine dès lors qu’il consacrait 10 000 heures de travail dans ce domaine. En Ile-de-France, il est plus facile d’atteindre ce seuil de 10 000 heures passées à jouer au football. Plusieurs facteurs l’expliquent. La densité de population tout d’abord. Si on s’intéresse au nord du département des Hauts-de-Seine, on retrouve les villes de Courbevoie, Asnières-sur-Seine et Colombes, toutes trois voisines et regroupant au moins 80 000 habitants. Elles sont également adjacentes à la ville de Gennevilliers, qui compte plus de 40 000 habitants. La première conséquence de cette densité, c’est qu’il est aisé de trouver un club de foot au sein duquel progresser dans ces villes. Le nombre d’habitants élevé permet aux clubs locaux d’avoir des effectifs pléthoriques générateurs de concurrence. Ainsi, les jeunes joueurs sont forcés d’élever leur niveau pour se faire une place dans les équipes A ou B de leurs clubs. De plus, la profusion de clubs au sein desquels la concurrence est élevée donne lieu à des confrontations relevées entre les différents clubs. Là encore, il y a la nécessité, pour les joueurs, d’élever leur niveau. Enfin, le niveau de prix des licences est un facteur pouvant expliquer l’essor de jeunes talents en Ile-de-France. Les autres sports, officiellement pour des questions de budget, officieusement par stratégie d’écrémage, pratiquent des tarifs élevés. A l’inverse, le football se maintient à un prix abordable pour des familles plus modestes, qui sont nombreuses en région parisienne. Tant de facteurs qui expliquent que les jeunes les plus talentueux s’orientent vers le football et y entretiennent une concurrence les approchant d’un niveau professionnel.

Le football, marqueur social et personnel

En Ile-de-France, et plus particulièrement dans les quartiers dits sensibles, le football joue un rôle de marqueur social puissant. Quiconque a déjà, pour des raisons personnelles ou professionnelles, dû gérer un groupe d’individus sait que l’un des premiers réflexes de ces derniers est de se comparer puis de se positionner les uns par rapport aux autres. Selon le psychanalyste Norbert Chatillon, les membres d’une communauté recherchent immanquablement à se juger les uns les autres afin de déterminer en quoi ils ressemblent aux autres et en quoi ils s’en différencient. Autrefois, l’école pouvait apparaître comme un outil permettant de se différencier dans une communauté dense. Elle ne l’est plus depuis quelques temps aux yeux des adolescents et jeunes adultes. Dénuée d’exigences et de méritocratie, elle n’est plus perçue comme un vecteur de différenciation, ni même d’intégration d’ailleurs.

 

Cavani-Rabiot

 

Il devient alors fondamental, pour un jeune de banlieue parisienne, de se distinguer par un niveau d’expertise dans un autre domaine. Aimer le foot, le regarder, y jouer, est monnaie courante dans les quartiers franciliens. Il s’agit d’un élément de culture commune prégnant dont il est aisé de se saisir. En revanche, atteindre un niveau professionnel l’est nettement moins. C’est aussi un moteur méritocratique. Les efforts fournis pour développer son niveau produisent des effets visibles et palpables, contrairement à des efforts scolaires dont les résultats ne sont ni visibles, ni exaltants aux yeux des jeunes. Avec une pratique intensive, le jeune joueur verra ses performances s’améliorer ainsi que sa puissance physique et ses qualités techniques. De plus, au-delà d’une distinction « par le haut », le fait d’atteindre un niveau assimilable à celui du football professionnel permet au jeune concerné d’acquérir un profond respect de la part de son groupe social d’origine, passionné par le foot mais aussi marqué par des rapports sociaux rudes.

Ainsi, percer grâce à ses qualités footballistiques permet à des jeunes de satisfaire un besoin d’estime de soi grâce à la reconnaissance des autres. On peut aussi ajouter qu’une telle ascension est génératrice d’accomplissement personnel. Le psychologue américain Abraham Maslow a hiérarchisé les besoins des individus en démontrant que satisfaction des besoins physiologiques (manger, boire, etc) et de sécurité étaient la condition sine qua non à l’appartenance à un groupe, l’estime de soi et l’accomplissement personnel. Embrasser une progression footballistique offre alors des perspectives sur les deux derniers éléments cités alors qu’on cantonne souvent les jeunes de quartiers sensibles à la nécessité de satisfaire des besoins physiologiques et de sécurité, l’appartenance à un groupe social étant quasiment innée sur ces territoires.

Un football professionnel encore difficile d’accès

Bien que le haut niveau des jeunes footballeurs franciliens soit générateur d’espoir, notamment celui de toucher du doigt une carrière professionnelle, celui-ci reste difficile à concrétiser. On remarque que bon nombre de jeunes franciliens s’exilent en province pour avoir une chance de jouer au niveau professionnel. On peut citer quelques exemples parmi lesquels apparaît Ryad Mahrez (originaire de Sarcelles), parti à Quimper puis au Havre dès ses 18 ans. Kylian Mbappé, talent brut qui explose aux yeux du monde entier depuis près d’un an, a grandi à Bondy, en Seine-Saint-Denis, avant de quitter l’Ile-de-France pour le centre formation de Monaco à l’âge de 15 ans. Le constat est le même pour de nombreux joueurs.

 

Mbappe

 

Ce phénomène tend à prouver qu’il peut être laborieux pour un jeune de francilien de faire fructifier son niveau dans le football professionnel. Deux facteurs peuvent l’expliquer. Premièrement, la région parisienne ne connaît qu’un club phare, le PSG, depuis les années 70. Par club phare, on entend bien sûr un club pérenne au plus haut niveau puisqu’il existe, bien entendu, une multitude de clubs de bon niveau en Ile-de-France. Le PSG est cependant le seul à pouvoir offrir des perspectives de très haut niveau, de façon continue, depuis près de 50 ans. Par ce constat, il ne s’agit pas de blâmer le PSG parce qu’il passe à côté de jeunes joueurs talentueux. Il est effectivement impossible, pour un seul club, de repérer et de former tous les jeunes talents d’une région aussi grande que l’Ile-de-France (environ 12 millions d’habitants), aussi structuré soit-il en terme de formation et de « scooting ». Ensuite, les jeunes joueurs atteignent un haut niveau de pratique du football grâce à des initiatives personnelles. Ces initiatives ne s’inscrivent effectivement pas dans un cadre rigoureux. Cette pré-formation libertaire apparaît alors comme un frein aux yeux de recruteurs qui peuvent facilement en venir à douter de la capacité d’adaptation des jeunes joueurs franciliens à la rigueur du football professionnel.

Néanmoins, depuis 2013, deux clubs semblent décidés à capter les talents franciliens. Le Paris SG a désormais changé de dimension et il sera maintenant plus difficile d’accès pour les jeunes aspirants à une carrière professionnelle. Dans l’ombre des stars parisiennes, le Red Star, en National, et le Paris FC, redoublent d’efforts pour repérer les pépites franciliennes et structurer leurs dispositifs de formation. Par exemple, le Paris FC s’est doté d’une « Academy » où des jeunes, de 15 à 20 ans, allient projet sportif et scolaire dans un cadre définit par le club. Le Red Star s’inscrit dans la même dynamique avec une section scolaire et sportive et s’est fixé l’objectif de composer son effectif avec 80% de joueurs formés au club. De quoi satisfaire les espoirs des jeunes pouces franciliens.

Pour de multiples raisons, la banlieue parisienne est un vivier de talents. La densité de population francilienne est la genèse d’un football de haut niveau qui fait naître des espoirs de réussite sportive, sociale et personnelle. Des espoirs qui se heurtent souvent à un football professionnel de plus en plus exigeant et idolâtre de ses stars. Le Red Star et le Paris FC ont hérité d’un rôle ambitieux : celui d’entretenir les espoirs des jeunes franciliens et d’enrayer leur désespoir.

Crédit Photos : Pacophotographie

Auteur : Pierre Foucault

Le cœur noyé dans la sueur de Mamadou Niang, c'est enivré par la douceur d'Andrea Pirlo, bercé au jeu à la nantaise et fasciné par le couloir d'Highbury que j'ai commencé à flirter avec le foot.

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  • Phylloscopus

    Très intéressant, mais je me demande s’il n’existe pas un autre biais qui explique cette surreprésentation des Franciliens (mais aussi des jeunes formés en région lyonnaise et marseillaise où le même schéma existe; d’ailleurs, les jeunes qui explosent à l’OL sont de plus en plus souvent issus des banlieues pauvres de l’agglo lyonnaise): et si les formateurs, les détecteurs de talents se focalisaient sur ces secteurs qu’ils savent riches au lieu de s’em… barrasser à ratisser tout le pays ?
    Accessoirement cela expliquerait la difficulté de l’EdF à rester régulière au plus haut niveau: si la formation ne recrute que parmi 20-30% de la population totale, elle rate forcément du monde.

  • Team-Antero ㊗

    Ya les recruteurs du Projet Red bull pour Salzburg et Leipzig qui scoot les jeunes et tente de recruter les meilleurs avant les autres