Derrière le PPP du Vélodrome, l’escroquerie (3/3): vers la sortie de piste ?

29
septembre
2017

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Catégorie : Dossiers

Mc Court-Gaudin

La si cruelle comparaison

 

Si le montage juridique et financier sur lequel est adossé la rénovation du Stade Vélodrome interpelle voire choque en lui-même, le choc est encore plus grand lorsqu’on met en regard le coût de l’opération avec la somme déboursée par d’autres villes hôtes de l’Euro 2016. Nous l’avons vu lors de la deuxième partie, la rénovation du Vélodrome reviendra à un peu plus de 500 Millions d’€ à la ville de Marseille. Certes, le cas marseillais n’est pas isolé puisque la construction de l’Allianz Riviera a vu son coût déraper de manière fabuleuse elle aussi – Cash Investigation y a consacré une émission d’ailleurs de même que Jérôme Latta un article sur son blog. Toutefois, la situation niçoise mise à part – on remarquera que les deux stades aux montages les plus folkloriques sont situés en région PACA où les dirigeants ne sont pas connus pour leur probité en général – on constate que la construction d’autre stade dans notre pays a couté bien moins cher que la rénovation du Vélodrome, quand bien même le PPP a été le schéma choisi par certaines autres municipalités. Trois constructions de stade en vue de l’Euro suffisent à montrer à quel point le délire a été grand à Marseille : Lille, Bordeaux et Lyon. Le coût des trois stades a été bien moindre que celui de la rénovation du Vélodrome et, si cela ne veut pas dire que tout est allé bien dans le cas des trois autres villes, démontre bien que la ville de Marseille s’est distinguée par la négative dans cette histoire.

Le stade de Bordeaux, tout d’abord, devrait revenir à seulement 170 Millions d’€ à la ville girondine alors même qu’il a été construit sous le schéma du PPP. Pour être totalement juste il faut ajouter que ledit stade a une capacité bien moindre que celle du Vélodrome (42 115 places) mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une construction de stade ex-nihilo et non pas d’une simple rénovation. De la même manière, le stade Pierre Mauroy à Lille et ses 50 157 places ne reviendra qu’à 324 Millions d’€. On monte ici d’un cran dans la cruauté de la comparaison d’une part parce que le stade se rapproche de la capacité du Vélodrome mais surtout parce que le stade Pierre Mauroy, comme dit plus haut, a été pensé comme un véritable complexe sportif capable de se transformer pour accueillir d’autre sport en mode aréna – on a pu y voir, par exemple, la finale de la Coupe Davis entre la France et la Suisse il n’y a pas si longtemps. Venons-en à la plus cruelle des comparaisons : Lyon. Les deux clubs sont concurrents directs en Ligue 1 mais les coûts relatifs à la construction/rénovation des stades ne se situent absolument dans la même sphère. Il faut avant tout préciser que le Parc OL a été construit par le club lui-même donc sur des financements privés, ce qui peut expliquer l’absence de dérapage dans ce cas-là. La construction de ce stade de 58 000 places s’est inscrite dans un projet plus global comprenant un centre d’entrainement mais également plusieurs dizaines de milliers de m² de commerces et autres lieux de divertissement dont le club espère tirer de gros revenus. Pour la construction de cet ensemble architectural et sportif ex-nihio, le prix s’élève à 450 Millions d’€ dont 300 pour le seul stade. L’on constate donc très bien que la comparaison est non seulement cruelle mais presque humiliante pour le contribuable marseillais qui va devoir supporter le coût de ce cette escroquerie.

 

L’OM, bientôt exploitant du Stade Vélodrome ?

 

La comparaison cruelle ne s’arrête pas seulement au coût des projets mais se poursuit voire s’aggrave si l’on s’intéresse aux relations entre les clubs résidents et les mairies. L’OM en effet paye un loyer très faible pour occuper le stade et la ville comptait bien profiter de la renégociation de la convention en 2014 pour pallier ce manque à gagner certain. Néanmoins, comme le processus de vente du club était lancé, il a fallu attendre l’arrivée de Franck McCourt et de Jacques-Henri Eyraud à la tête du club pour entamer une réelle renégociation. Dans son rapport, la CRC recommande de fixer un loyer fixe d’au moins 8 Millions d’€ annuels auxquels pourraient s’ajouter une part variable assise sur l’ensemble des recettes réalisées au titre de l’utilisation du stade, et pas seulement de la billetterie. Ces recommandations s’appuient sur une comparaison des redevances versées par d’autres clubs puisque pour utiliser des stades neufs de même standard mais de capacité moindre, le LOSC verse une redevance fixe de 4,7 Millions d’€ par an, augmentée de 20 % de la part du chiffre d’affaires de la billetterie excédant 16,5 Millions d’€ tandis que le club des Girondins de Bordeaux verse un apport initial de 20 Millions d’€, une redevance fixe de 3,85 Millions d’€ par an sur 30 ans, augmentée de 10 % de la part de chiffre d’affaires excédant 20 Millions d’€ et de 20 % de la part de chiffre d’affaires excédant 30 Millions d’€. Malgré ces recommandations, la ville de Marseille n’a pas su (ou pas voulu) augmenter substantiellement le loyer dû par l’OM cédant à la menace du club de se délocaliser à Montpellier pour les matchs à domicile. Le club phocéen ne versera donc que 4 Millions d’€ fixes avec une part variable liée au résultat. In fine le loyer maximal payé par le club n’excédera pas les 7 Millions d’€ annuels, soit moins que la seule part fixe recommandée par la CRC.

Par-delà cette question du loyer sous-évalué versé par l’OM à la mairie, ces dernières semaines un curieux débat est venu s’immiscer sur la question du Vélodrome. Le club phocéen souhaiterait en effet récupérer l’exploitation du stade et la mairie ne verrait pas cette velléité d’un mauvais œil. Nombreux ont été les avis dithyrambiques après l’annonce de cette nouvelle. Certains nous ont même expliqué que l’accord était en passe d’être conclu. Je suis personnellement bien plus circonspect quant à la possibilité du club de récupérer l’exploitation du stade. Evidemment une telle opération permettrait à l’OM de générer bien plus de revenus et la mairie y trouverait son compte dans la mesure où la redevance qu’elle doit payer pour l’exploitation (qui est la plus élevée comme le montre le tableau en deuxième partie) serait certainement allégée. Toutefois, et quiconque a quelque peu étudié la structure des PPP en général le sait, si l’OM veut réellement récupérer l’exploitation du stade, cela ne se passera pas en un claquement de doigts. Je ne vois personnellement pas quel serait l’intérêt d’Arema de céder cette partie-là du contrat étant donné qu’elle est la plus lucrative pour elle. Quand bien même la société de projet serait encline à négocier ce point, le club devrait payer très cher pour racheter (et donc casser) le contrat liant Arema à la mairie de Marseille. Je suis d’avis qu’une telle opération financière reviendrait bien plus cher que le transfert de Neymar (puisque celui-ci semble devenu le maitre étalon) à ceci près qu’il sera sans doute possible de lisser les coûts sur plusieurs années. En tout état de cause, cette prise en main de l’exploitation par l’OM me parait hautement hypothétique bien que pas totalement impossible.

 

Plongée dans l’absurde

 

Nous l’avons donc vu, le choix du PPP n’était pas forcément le modèle le plus pertinent pour financer la rénovation du stade Vélodrome. La MAPPP est globalement très critique sur le recours au PPP pour la rénovation ou la construction de stade. Je suis personnellement bien plus critique sur ces fameux PPP pour les avoir étudiés assez longuement. Ils sont toujours ou presque à perte pour les collectivités ou pour l’Etat. Bien souvent, ils sont un moyen pour les grands constructeurs et autres entreprises privées de s’assurer de juteux revenus pour une période très longue. Importés du Royaume-Uni, ils sont porteurs d’une vision de l’économie et de la politique que je ne partage pas. Très rares sont d’ailleurs les PPP ayant fait la preuve de leurs bénéfices pour les acteurs publics. Mais si les PPP dans leur globalité sont néfastes selon moi, celui du stade Vélodrome est un exemple caricatural permettant d’illustrer de manière idoine la nocivité de tels schémas. « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier » écrit Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe. « « Je suis donc fondé à dire, continue le philosophe dans le même livre, que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». L’absurde camusien est donc avant tout le fruit d’une comparaison entre deux états de fait.

Il me semble que le PPP concernant la rénovation du stade Vélodrome entre pleinement dans cette définition de l’absurde camusien. Comment, en effet, ne pas voir de décalage (peut-être faut-il d’ailleurs parler de faille béante) entre le coût somptuaire de cette rénovation et les besoins profonds de la ville auxquels la mairie ne répond pas ? Pendant que l’on fait cadeau de presque 400 Millions d’€ à Arema, certaines écoles des quartiers nord sont dans un état d’insalubrité avancé, ne disposant pas de chauffage l’hiver, forçant ainsi les enfants à conserver leurs vestes parce que le thermomètre ne dépasse pas les 12 ou 13 degrés. Pendant que l’on fait cadeau de presque 400 Millions d’€ à Arema, la ville de Marseille compte encore des poches d’extrême-pauvreté dont l’arrondissement le plus pauvre de France. Pendant que l’on fait cadeau de presque 400 Millions d’€ à Arema, le réseau de transports en commun marseillais demeure une vaste farce, ne desservant pas les quartiers nord. En bref Pendant que l’on fait cadeau de presque 400 Millions d’€ à Arema, on laisse les Marseillais des classes populaires crever la bouche ouverte sans la moindre des considérations. En regard de cela Jean-Claude Gaudin tente, par un tour de passe-passe, de faire sortir des comptes de la ville cette opération scandaleuse en essayant de la refourguer à la métropole embryonnaire. Comment, face à de tels agissements, ne pas être révolté ? Il convient, il me semble, à chacun de demander des comptes à l’équipe municipale en place et j’espère fortement que cette question sera posée lors de la campagne municipale de 2020. Pour conclure, il reste une question épineuse, celle de savoir s’il s’agit seulement d’incompétence ou s’il est question de malversations. Au vu de l’énormité des failles dans le processus de décision il est impossible d’écarter la possibilité de manœuvres frauduleuses. De la même manière, ainsi que le disent très bien Les Cahiers du foot, lorsque l’incompétence profite toujours aux mêmes, le doute n’est plus permis. Sans doute ne tirerons-nous au clair cette affaire que dans des années voire des décennies. En attendant, les Marseillais sont les principales victimes de cette escroquerie à grande échelle. Dans cette lointaine héritière de la Grèce antique qu’est Massalia l’apocalypse, du grec apokálupsis, « action de révéler », doit se répandre afin de faire survenir la catastrophe, la katastrophê soit le renversement. Tâchons d’imaginer Sisyphe heureux avant qu’elle n’arrive.

 

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Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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