Denis Chaumier et les secrets de présidents

12
mars
2017

Auteur :

Catégorie : Culture foot / Interview

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Au moment où le foot français frôlait l’implosion fin 2016, Denis Chaumier rencontrait les patrons des clubs français pour préparer son livre « Secrets de présidents ». Entretien avec l’auteur sur les hasards de la vie des présidents, leur statut social et leur image médiatique, la vision des investisseurs étrangers par Loulou Nicollin ou encore sur le futur de notre L1.

Commençons par le titre, les « secrets » des présidents de clubs qui « se confessent » semblent nous conduire dans une dimension mystique ou religieuse. Être président c’est un sacerdoce ?

En fait chez l’éditeur, Hugo Sport, il y avait déjà eu « Secrets de coachs » (de Daniel Riolo). C’est donc pour ça que cet ouvrage reprend comme titre cette amorce qui va d’ailleurs être déclinée dans d’autres domaines dans les prochains mois. Sinon, non, je ne pense pas que pour les présidents de club ce soit un sacerdoce. C’est un choix délibéré de leur part : ils s’y consacrent pleinement, passionnément et totalement. Et globalement ils sont heureux de ce qu’ils font, donc je n’emploierai pas ce terme pour définir leur fonction de président.

Tous les présidents que tu as rencontré étaient-ils au courant du projet du livre et ont-ils joué le jeu ?

Bien sûr, ils étaient tous informés du projet du livre et ils ont accepté de se prêter au jeu. Ils en connaissaient les règles : une rencontre en face à face pendant 1H30-2H pour évoquer leurs parcours, leurs trajectoires professionnelles et leurs vies à la tête de leurs clubs. Sans oublier de les interroger sur leurs idées pour faire évoluer les clubs qu’ils dirigent et sur leurs visions par rapport à la gestion des clubs dans le football de demain.

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Certains présidents n’ont peut-être pas répondu favorablement à cette demande ?

Non, pas vraiment. Mais j’ai pu constater que certains présidents savaient dribbler… Donc je me suis fait dribbler. J’étais défenseur quand je jouais au foot et je n’aimais pas qu’on me dribble, j’intervenais alors parfois assez sèchement. Bon là je ne pouvais pas me le permettre, donc je me suis laissé dribbler. Si certains présidents ne voulaient pas répondre je ne pouvais pas leur forcer la main. Certains m’ont appelé pour me signifier qu’ils étaient disponibles quand le livre était déjà parti à l’imprimerie. Leur emploi du temps ne correspondait pas forcément au mien… De toute façon je ne voulais en faire 50 non plus.

On en retrouve donc finalement 14 dans le bouquin, dont 2 étrangers, les présidents du Barça et du Bayern, deux clubs de référence.

J’aurais voulu aussi un président anglais de Premier League mais c’est dur à trouver de nos jours ! Et aussi un président italien. Agnelli de la Juventus n’a pas souhaité et De Laurentiis, le président de Naples, a accepté mais c’était malheureusement trop tard.

Ce sera peut-être l’occasion de faire un deuxième volume ?

C’est effectivement en gestation. Ce sera alors l’occasion d’accueillir des présidents de ces deux autres championnats européens mais aussi ceux en France qui ne sont pas présents dans ce livre comme ceux de Paris, Marseille, Lorient, Metz, Bastia, Nancy, Auxerre….

En fonction de l’accueil de ce livre par les lecteurs, mais aussi et surtout par les autres présidents de clubs.

Les retours que j’ai depuis une dizaine de jours sont plutôt positifs dans le microcosme des présidents français de clubs de football. Une suite est donc envisageable comme je l’espère.

Ton passé de journaliste (à L’Equipe puis à France Football) t’as sans doute aidé à établir une relation de confiance avec certains d’entre eux?

C’est sûr que pour aborder ces présidents c’est un plus, mais ce n’est pas si simple que ça. J’en connaissais déjà certains. Ce sont des gens très occupés par leur obligations professionnelles en plus de la gestion de leurs clubs. J’ai par exemple croisé Olivier Sadran alors qu’il revenait d’Iran et qu’il s’apprêtait à partir en Finlande pour son entreprise Newrest qui l’occupe pleinement. Ce n’était donc pas toujours évident de caler un rendez-vous de deux heures dans leurs agendas.

Les origines sociales et les activités professionnelles sont très diverses parmi les présidents de clubs. Quel serait leur dénominateur commun ?

Le hasard. Personne n’était prédestiné à devenir président de club. Certains étaient passionnés de foot, et de leur club de cœur. Mais aucun n’avait prévu d’être président, c’est quelque chose qui ne se prévoit pas. C’est le hasard des rencontres dans leurs vies qui les a amené à ce poste. Sarkozy avait avoué penser au poste de président de la république tous les jours en se rasant avant d’être élu, je ne pense pas que ce soit le cas ici. Être président de club, ce n’est pas une activité que l’on recherche dans le milieu du foot.

C’est pourtant un poste fondamental dans la structure d’un club.

Et que l’on sous-estime dans l’architecture du football. Ce sont eux qui définissent l’orientation du club, qui choisissent les entraîneurs, les joueurs, qui investissent… Ils ont donc un rôle majeur dans chaque club de football.

Avec une image et un statut particulier sans commune mesure dans notre société. 

Et c’est quelque chose qui les interpelle tous. Ils deviennent des personnages publics et ils sont tous sidérés et étonnés par ce changement d’image en arrivant à la tête d’un club. Michel Seydoux explique bien ce changement de regard sur le président de club et insiste sur les attentes qui en découlent. Les amoureux de football, les supporters des clubs veulent du bonheur, c’est ce que l’on demande en priorité aux présidents. Aller au stade, vibrer pour son équipe, vivre des émotions à travers son club. Le président sent donc une responsabilité par rapport à son public. Et c’est vrai que par ailleurs ils sont dans un autre monde, avec un statut particulier. Vadim Vasilyev a du me laisser au bout de deux heures car il avait rendez-vous avec un ministre de la principauté. En tant que président de l’ASM il traite presque d’égal à égal avec des ministres de Monaco, car le club représente la principauté au-delà du football. Ou encore le président de Reims, Jean-Pierre Caillot, qui a une des plus grandes entreprises de transports dans l’est de la France. Lorsqu’il rencontre les présidents de la république, Sarkozy ou Hollande, dans sa région, les deux présidents ne lui parlent pas des problématiques de transport routier mais du Stade de Reims, de l’histoire du club, de Kopa… Et du coup il devient presque l’égal d’un président de la république, ils parlent de président à président. Le football, et le poste de président de club, ouvre des portes parfois insoupçonnées.

Le président du club provincial, cette collectivité que tu présentes comme « le prolongement du patrimoine et de la passion d’une ville, répondant à une culture et à des goûts, à une tradition et à des saveurs », est-il amené à disparaître dans notre monde globalisé ?

Il a de plus en plus de mal à exister, clairement. Dans ce monde globalisé les investisseurs étrangers arrivent dans notre football français et changent les formats et les pratiques des clubs, affirment de nouvelles ambitions et les modes de management. Il restera quelques « dinosaures » mais ils seront de moins en moins nombreux dans les années à venir.

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Denis Chaumier

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Comme Louis Nicollin à Montpellier, qui explique longuement que pour lui l’arrivée des investisseurs étrangers dans le foot français est un non-sens.

Pour lui c’est effectivement un non-sens. Mais la réalité c’est que les entreprises françaises n’investissent pas dans le foot français. C’est moins le cas dans le rugby car il y a une relation assez ancienne entre les entreprises en France et le monde du rugby. Mais dans le foot français on ne retrouve pas des entreprises du CAC 40 par exemple. Le constat est là, les entreprises ne s’intéressent pas ou peu au foot malgré le levier qu’il représente. Louis Nicollin le sait bien puisque en tant que président en fin de saison c’est lui qui remet de l’argent dans les caisses de son club pour remettre les comptes à flot. Donc la France, sous des formes très différentes, entre Paris, Lyon, Lille, Marseille ou Nice par exemple, s’ouvre forcément aux investisseurs étrangers.

Comment sera alors le président de L1 dans le futur ?

Déjà il devra parler plusieurs langues : le français bien sûr, l’anglais sans aucun doute et il devra sans doute apprendre un peu le chinois ! Plus largement ce sera quelqu’un qui aura une vision plus générale du club. Ce ne sera pas simplement un club de foot à gérer mais une entreprise de spectacle et de loisir. Le danger est peut-être là aussi : ce sera quelqu’un qui sera peut-être moins passionné de football mais avec des qualités de management et avec une vision globale du « produit » que représente le club.

Un peu comme Jean-Michel Aulas donc.

Oui, mais avec la passion en moins. C’est un peu ce que je subodore et ce que je crains pour le futur de notre football. Je ne pense pas que les présidents étrangers qui investissent dans le football soient passionnés par ce sport. Les investisseurs viennent chercher autre chose, ce sont des stratégies qui vont au-delà du football.

Personnellement en tant que directeur de la communication du syndicat Première Ligue , n’y a-t-il pas un certain parti pris de ta part au moment de choisir les présidents ou dans l’orientation des entretiens.

Mon parti pris c’était de leur donner la parole et de les entendre sur des sujets sur lesquels on ne les avait pas encore entendu. Notamment sur des histoires personnelles et inconnues, comme celle de Vadim Vasilyev en Russie. Ma deuxième envie était de les interroger sur l’évolution du foot français, sur comment réformer notre football français ?

Les entretiens ont eu lieu dans leur grande majorité dans une période de tension extrême entre les présidents des clubs français, lors du dernier semestre 2016, quand les positions des syndicats Première Ligue et UCPF semblaient incompatibles.

Une période extrêmement trouble en effet et qui a été difficile à vivre pour les présidents des clubs du football français. C’était donc encore moins évident de les interroger sur leur rôle de président et sur le futur du foot français pendant cette période pleine de tensions et de crispations.

Pourquoi ne pas avoir donné la parole dans le livre au président de l’EAG, Bertrand Desplat, le seul président de L1 à ne pas avoir intégrer Première Ligue au moment de sa création en 2015 ?

Dans un premier temps je ne souhaitais car les choses étaient trop à vif. C’est un homme que je ne connaissais pas et que j’ai découvert à ce moment-là. Un homme très intéressant au demeurant. Et comme j’avais déjà en tête de faire un deuxième volume, j’ai pensé que ce serait mieux de laisser les choses s’apaiser et de l’intégrer à ce moment-là.

Avec ceux de l’OM et du PSG comme têtes d’affiche, puisque les représentants de ces deux clubs ne figurent pas dans le livre ?

Sans doute. Pour l’OM, Vincent Labrune était initialement prévu mais le changement de propriétaire a changé la donne. Et ensuite pour Jacques-Henri Eyraud il était encore trop tôt. Concernant le PSG, le président Nasser est d’accord sur le principe. Mais c’est un homme très occupé et il n’a malheureusement pas été possible de le rencontrer pour cette édition

Pour revenir sur les problématiques à la tête du foot français, la scission entre Première Ligue et l’UCPF est-elle un danger pour le futur du foot français ?

A un moment donné cela a été clairement un vrai danger pour notre football. Maintenant je pense que les passions et les tensions se sont apaisées. Il y a eu une vraie tempête en fin d’année dernière, on ne peut pas le nier. Suite à la redistribution des droits télé pour la prochaine période les esprits se sont calmés. Je pense que désormais les présidents ont compris que les préoccupations des clubs de L1 et de L2 ne sont pas forcément les mêmes et que si on respectent les projets de chacun une entente est possible. Il y a trois mois j’étais vraiment inquiet, mais aujourd’hui le consensus semble possible.

Même si ce sont deux visions qui s’opposent : d’un côté ceux qui pensent que les clubs riches doivent avoir plus d’argent pour être performant en Europe et générer plus d’argent par rapport au « produit » L1 pour mieux le redistribuer par la suite et de l’autre ceux qui prônent une répartition égalitaire dés le départ ?

Je crois que le foot français a senti passer le vent du boulet, et les présidents ont compris qu’il ne fallait pas aller trop loin. On risquait de faire imploser le foot français et on a trouvé un compromis sur les droits télé qui donne satisfaction aux clubs « moyens-petits », et pas forcément aux plus « gros » qui ont perdu de l’argent dans cette affaire. Mais tout le monde a compris qu’il ne fallait pas casser la machine, et cette solution a finalement été trouvée. Chez nous en France il faut toujours qu’il y ait des débats, des manifestations, des grèves… pour éventuellement arriver à un accord. C’est ce qui c’est passé dans le foot français comme souvent dans d’autres secteurs d’activités en France. Pas dans discussions apaisées et des négociations comme en Allemagne ou il y une vraie culture du compromis et du consensus.

Finalement, les présidents des clubs français sont donc de bons représentants de notre pays ?

Ça c’est sûr ! On est bien français à ce niveau-là et le foot français et ses présidents sont donc bien dans leur pays !

Secrets de présidents, Les présidents des plus grands clubs se confessent. Denis Chaumier, Hugo Sport, 280 pages, 17,95 euros.

 

Jusqu’au 15 avril vous pouvez tenter de remporter un exemplaire de ce livre.

Toutes les infos sont ici :

[Jeu concours] “Secrets de présidents” de Denis Chaumier à gagner sur APP

Auteur : Benjamin Laguerre

Toulousain en exil. Chroniqueur littéraire des livres sur le football.

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