De la violence

14
mars
2018

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Catégorie : Editos

violence-lille

Samedi soir sur les coups de 22h, des supporters lillois principalement membres des DVE – Dogues Virage Est, le plus gros groupe de supporters du LOSC – ont pénétré sur la pelouse. Après le coup de sifflet final, ulcérés par la situation du club qui est à la dérive économique et sportive (le LOSC est 19ème de Ligue 1 et sous le coup d’une relégation administrative en fin de saison pour absence de liquidités), ces amoureux du club, dans un élan de passion pure, se sont introduits sur le terrain. Certains d’entre eux ont tenté de porter des coups à des joueurs et cela doit être condamné avec la plus grande fermeté qui soit. Toutefois, c’est à la justice d’instruire les dossiers et non pas au tribunal médiatique qui s’est mise en place depuis samedi soir et qui vise à clouer au pilori les supporters et pourquoi pas les faire monter place de Grève pour converger vers la guillotine.

Une fois ces quelques mots exprimés – je reviendrai plus en profondeur sur la notion de violence tout au long de ce papier – il me semble qu’il est absolument nécessaire pour ne pas sombrer dans le « crétinisme d’Etat » mis en évidence par Fréderic Lordon dans Les Affects de la politique et symbolisé à merveille par Manuel Valls de tenter de comprendre ce qu’il s’est passé et les raisons profondes de cet acte. Je ne crois pas comme Monsieur Valls qu’expliquer c’est excuser et si l’on accepte que le football est un fait social avant d’être un domaine économique alors il me semble que la séquence qui vient de se dérouler sous nos yeux et qui va de l’envahissement de terrain à l’ensemble des réactions méprisantes que nous avons vues, lues et entendues déborde allègrement du cadre du football. Elle est donc un merveilleux objet d’analyse pour traiter de la question des violences.

 

La horde et les beuglements

 

Dès samedi soir, c’est à un unique son de cloche que nous avons eu droit. Cédant à la tentation millénaire de suivre la meute et d’hurler avec les loups, politiciens, journalistes et tout un tas de personnes se sont empressés de tomber à bras raccourcis sur les supporters lillois tout d’abord, sur les Ultras plus largement derrière. Il faut dire que cet envahissement de terrain et ces scènes de violences physiques tombent à point nommé et sont une aubaine pour les tenants d’un foot business totalement aseptisé et nettoyé des Ultras, précisément parce qu’une convergence des lutte Ultras est en train de voir le jour en France et qu’ils tentent coûte que coûte de casser cette union. Tous les laudateurs des politiques ultra sécuritaires se sont jetés tels des charognards sur les événements de Lille pour pousser leurs cris d’orfraie et expliquer que seules des lois liberticides étaient à même de sauver le football. Vous connaissez ma position, je crois au contraire que ces lois et ces arrêtés préfectoraux sont assurément le meilleur moyen de tuer notre football, le football populaire, en même temps qu’ils constituent un assassinat pur et simple des libertés individuelles.

Parmi ce tombereau de mépris, la ministre des Sports, Madame Flessel, s’est distinguée d’une manière plus odieuse encore que tout le reste de la camarilla. Alors bien sûr l’ancien secrétaire d’Etat aux sports ou Martine Aubry y sont allés de leur fiel mais Laura Flessel les a tous surpassés lorsqu’elle a affirmé qu’il fallait « rééduquer les supporters ». Voilà donc une ministre de la République qui vante des méthodes dignes des régimes les plus autoritaires – ce qui n’est pas sans rappeler les atteintes aux libertés fondamentales subies chaque week-end par les Ultras. Refusant en bloc toute tentative d’analyse du contexte de la situation, ces cuistres ont prestement proposé des mesures qui ont montré non seulement leur inefficacité mais également leur dangerosité. C’est ainsi que certains ont expliqué qu’il fallait remettre des grilles en bas des virages, oubliant ou ignorant que celles-ci ont été retirées précisément après des drames qui ont coûté des dizaines de vies humaines. Il y a là, me semble-t-il, une forme de violence bien plus odieuse que celle des supporters lillois.

Violences plutôt que violence

 

Dans un discours à l’Assemblée nationale demeuré célèbre, Jean Jaurès en juin 1906 parle de la violence ouvrière et patronale. Je crois que ce discours nous permet d’éclairer la situation actuelle. « La violence, s’écrit-il, c’est chose grossière palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière, dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert ». Plus loin le dirigeant socialiste ajoute : « Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité ».

Il ne me paraît ni absurde ni exagéré de faire une analogie entre la violence de l’ouvrier et celle du supporter lillois qui a envahi la pelouse et entre celle des grands patrons de celle des propriétaires de clubs de foot. En regard de la violence physique et palpable dont ont fait preuve certains supporters lillois samedi, il existe une violence bien plus grande, bien plus profonde et bien plus diffuse : celle du foot business qui sape les fondements mêmes du football. Je le disais en introduction, le football ce n’est pas 22 personnes qui courent derrière un ballon, ça ne saurait être uniquement cela. Le football est avant tout un fait social et comme tout fait social il a des répercussions qui le dépassent largement. Le LOSC, comme beaucoup de clubs, est en train de devenir un jouet de trading aux mains d’un propriétaire peu scrupuleux. N’y a-t-il pas là une violence bien plus forte pour les amoureux du club ? Voir ce pour quoi on a donné temps, argent et énergie sans rien attendre d’autre en retour que des émotions se faire dépecer et être livré à une curée indécente sans que personne ne lève le petit doigt pour le défendre est intensément plus douloureux qu’un coup de pied reçu. Martine Aubry qui s’est empressée de fustiger les supporters lillois ferait bien de se rendre compte que la véritable violence qui est faite à l’encontre de sa ville est celle de Monsieur Lopez. Comment ne pas comprendre l’excès de colère de personnes qui suivent le club depuis leur plus tendre enfance, qui se sont gelés au stade Grimonprez-Jooris et voient aujourd’hui l’objet de leur amour être fracassé. Dans ses Lettres à un ami allemand, Albert Camus écrit que ce que l’on souffre le plus durement c’est de voir travesti ce que l’on aime. Imaginez donc la souffrance et la peur qui doivent être celles des supporters lillois maintenant que leur club est au bord du gouffre.

 

De l’envahissement de terrain à la chemise arrachée

 

Je le disais plus haut, les évènements qui se sont produits au Stade Pierre Mauroy et les réactions qui s’en sont suivies nous permettent d’élargir le débat à la question de la violence en général. L’analogie faite en partie précédente entre ouvriers et supporters n’est pas anodine. Je crois, en effet, profondément que l’ultra est pareil à l’ouvrier et qu’il fait face à une violence symbolique inouïe, bien plus violente que peut être la violence physique en retour. Récemment, le procès en appel des travailleurs d’Air France qui avaient arraché la chemise de leur DRH s’est ouvert. Il me semble qu’il est possible de tirer un fil entre l’envahissement de terrain de samedi et la chemise arrachée de Xavier Broseta. A l’époque des faits, toute la machinerie médiatique et politique s’était mise en œuvre pour condamner médiatiquement les travailleurs d’Air France après leur acte, là encore, de passion pure c’est-à-dire de souffrance. Le parti de la liquette ainsi que l’avait appelé avec brio Fréderic Lordon dans un billet de blog à l’époque s’était mis en route pour dissimuler la violence des licenciements et ne conserver que celle grossière, palpable comme dirait Jaurès des travailleurs.

Dans L’Homme révolté, Albert Camus traite de la violence et de sa légitimation tout au long de son raisonnement. Il aboutit à une conclusion avec laquelle je suis en total accord. « Je crois que la violence est inévitable. […] Je ne dirais donc point qu’il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique en effet. Je dis seulement qu’il faut refuser toute légitimation de la violence. Elle est à la fois nécessaire et injustifiable. Alors, je crois qu’il faut lui garder son caractère exceptionnel, précisément, et la resserrer dans les limites qu’on peut. Cela revient à dire qu’on ne doit pas lui donner de significations légales ou philosophiques ». Le philosophe franco-algérien est très clair : la violence ne saurait être justifiée mais elle est en même temps inévitable. La resserrer dans les limites que l’on peut, tel qu’il appelle à le faire, c’est précisément ce qu’ont fait et les travailleurs d’Air France et les supporters lillois. Une chemise arrachée ou un envahissement de terrain sont des choses qui demeurent exceptionnelles et qui plutôt qu’être seulement fustigées devraient pousser à réfléchir sur les raisons qui poussent les personnes à agir de la sorte. Se contenter d’hurler avec les loups sans chercher à comprendre, c’est adopter une posture bourgeoise qui refuse que la colère populaire s’exprime. Partant de ce principe, je suis fondé à dire que les réactions à l’envahissement de terrain de samedi soir tout comme celles qui ont fait suite à la chemise arrachée étaient symptomatiques d’un mépris de classe totalement odieux.

 

Dans ce concert de mépris et d’hypocrisie – les mêmes qui tombent sur les supporters aujourd’hui sont ceux qui se paluchent devant le spectacle proposé par les Ultras ou qui vont faire des reportages sur les supporters encore présents une fois que le club est en 4ème ou 5ème division – une personne médiatique de premier plan dans le monde du football a eu des propos sensés. Je veux ici parler de Daniel Riolo qui dans un long avis tranché lors de l’After a fait entendre une autre tonalité, notamment sur cette hypocrisie dont je parlais plus haut. Je me sépare pourtant de lui sur sa conclusion. Lorsqu’il affirme que les supporters doivent trouver toute leur place mais que celle-ci ne saurait être de gérer un club je suis en opposition à sa vision. Je crois au contraire que les supporters sont les meilleurs garants d’une politique de club s’intéressant au long terme et ne courant pas derrière les profits dans une logique court-termiste mortifère. Le football, et la société, que je défends est un football populaire et socialiste au sens premier du terme. Il faut, me semble-t-il, sortir des caricatures de l’ultra qui serait incapable de gérer un club. Mais nous aurons le temps de revenir en profondeur sur cette question dans des prochains papiers. D’ici là, faisons nôtres les mots d’Angela Davies qui disaient que les murs écroulés deviennent des ponts et écroulons leurs murs.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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