De Knysna à l’Euro 2016 : la renaissance bleue ?

19
décembre
2016

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Catégorie : APP a lu

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Cette année 2016 était une année presque parfaite pour l’équipe de France sur le terrain : Euro à domicile, finaliste malheureux… mais réconciliation avec son public. Car si depuis la fracture de 2010 la FFF a accumulé les crises (affaire des quotas, Euro 2012, sortie nocturne des Espoirs, Ukraine-France, affaires Benzema…) elle a continuellement cherché à redorer l’image des Bleus auprès de l’opinion publique. Objectif apparemment atteint six ans après Knysna. D’accord, mais jusqu’où? Et si le mal était plus profond…

L’image de l’EDF ne se limite pas qu’au gazon et en cette année 2016 « l’affaire Valbuena-Benzema » a nourri des débats beaucoup plus profonds. Alors pour aller au-delà des simples discussions de comptoir et pour comprendre comment et pourquoi l’EDF peut être révélatrice de certains maux et non-dits de notre société française nous vous proposons de revenir sur un livre en marge des sentiers battus et des idées préconçues : Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus. Parce que les analyses proposées par le sociologue Stéphane Beaud avant la Coupe du monde 2014 resteront sans doute toujours d’actualité en 2017…

Le livre part d’un postulat de départ : « Depuis leur grève lors de la Coupe du Monde en Afrique du Sud, en juin 2010, les joueurs de l’équipe de France souffrent toujours d’une image exécrable dans les médias et dans l’opinion publique ? Qu’est-ce qui explique cette durable infamie ? Pour répondre à cette question, ce livre poursuit la réflexion initiée en 2011 avec Traîtres à la Nation ?, dont il reprend certains éléments d’analyse, en examinant de plus près, d’une part, les profondes transformations du football professionnel depuis le milieu des années 1990 et, d’autre part, la tension structurelle qui existe aujourd’hui entre des joueurs au sommet de la réussite, sportive et économique, et des journalistes soumis à une forte concurrence, avides d’infos et de scoops. Le livre montre aussi que le football peut se révéler un analyseur fin de la crispation autour de la place accordée aux jeunes issus de l’immigration postcoloniale.»

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Les sociologues Stéphane Beaud et Philippe Guimard reviennent dans un premier temps sur les changements de notre société et sur ses répercussions sur le football actuel. D’ailleurs le sélectionneur Didier Deschamps, qui n’est pourtant pas sociologue de formation, a sans doute fait la même analyse que les auteurs: « La comparaison des carrières professionnelles des Bleus de 1998 et ceux des footballeurs de 2010-2014 fait bien ressortir le fossé qui s’est brutalement creusé entre ces deux générations sociales de footballeurs. (…) Les champions du monde 1998 ont pu “grandir”, dans tous les sens du terme, dans le milieu du football professionnel dans une relative sérénité, sans être aspirés et pris, comme leurs successeurs, dans le tourbillon du foot business dès le début de leur carrière. Nous voudrions donc suggérer que ce qui a souvent été dénoncé, à l’occasion de la grève des joueurs en Afrique du Sud, comme de la “bêtise” ou de “l’inconséquence” est pour partie le produit de leurs conditions de formation et de socialisation et de la profonde transformation du marché du travail des footballeurs. »

D’ailleurs en termes de « socialisation » on peut imaginer qu’en 2017 les « adresses » des Bleus continueront à leur coller aux basques:« L’origine géographique -en l’occurrence la banlieue pour beaucoup d’entre eux- tend à se substituer à la profession des parents pour repérer l’environnement social des joueurs de milieu populaires. (…) Comment interpréter ce silence sur l’origine sociale des joueurs dans la presse ? Peut-être est-ce tout simplement l’effet de l’absence du père au domicile (le cas des familles monoparentales) ou d’une situation familiale “compliquée” (…) Cela peut aussi se comprendre comme une formule d’équivalence : compte tenu de l’étroitesse de la relation entre ségrégation spatiale et ségrégation sociale, il peut sembler plus simple, moins dépréciatif, d’entretenir une large zone de flou quant à la profession du père et donc de laisser parler l’ “adresse” (…) Ce peut être enfin un effet de censure des joueurs (…) En matière de football, comme dans d’autres aspects de la réalité des classes populaires, on peut remarquer la forte tendance, liée à la “désobjectivation” de la classe ouvrière, à ne pas mettre en avant ou à dissimuler en entretien une origine sociale défavorisée. »

Car le renouvellement des joueurs de l’EDF correspond à un double facteur, la paupérisation des quartiers et l’apparition du « joueur de cité » : « Le creusement de l’écart entre les générations de footballeurs ayant grandi en cité tient à la profonde transformation de la situation sociale des quartiers HLM depuis le début des années 90 : chômage de masse, paupérisation matériel des familles résidentes, échec scolaire des enfants, montée du trafic de drogue et de l’économie parallèle, d’où la fuite accélérée des classes populaires stables, le retour vers l’islam de certaines fractions des jeunes générations, etc. D’où également le surgissement dans l’espace public d’une nouvelle figure menaçante : celle du “jeune de cité”, qui a pris la forme, depuis les émeutes de 2005, du “jeune à capuche”. De fait, la plupart des joueurs de cité qui évoluent actuellement en équipe de France sont issus de ces quartiers-là. Ils partagent donc bien un certain nombre d’attributs sociaux et culturelles caractéristiques de ce mode de socialisation commun (manière de parler, de se tenir, opposition entre le “nous” de cité et le “eux” de l’extérieur, goût pour le rap, défiance à l’égard des institutions, etc.). »

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La une de l'équipe au lendemain du match France Mexique en 2010

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En parallèle lors de la Coupe du Monde en Afrique de sud en 2010 l’affaire Anelka éclaira d’une lumière particulière le fonctionnement des médias français par rapport à ces joueurs de l’EDF. L’avènement d’une nouvelle forme de journalisme sportif lié à «(…) la transformation de l’économie médiatique du football fonctionnant de plus en plus en temps réel et obligeant les journalistes à une constante (et, au fond, absurde) “réactivité”, qui se trouve au fondement du dérèglement structurel des relations entre la presse et les Bleus». L’analyse du traitement de l’information pendant cette Coupe du monde 2010 est signée Karim Nedjari de Canal +: «Aujourd’hui, on est à l’air du storytelling, il faut toujours raconter quelque chose et à tout instant. Les chaînes d’information en continu, les sites Internet, les radios : il faut quelque chose toutes les 20 secondes avec, sans doute, la pression des chefs de Paris. Les sites Internet les plus sérieux, avec des noms prestigieux, ont vraiment raconté tout et n’importe quoi et donc pour nous, la vraie difficulté c’était des trier la dedans.»

Et pour Stéphane Beaud ce mode de fonctionnement se double d’une « (…) grille de lecture racialisante largement adoptée dans la presse après la grève, Toulalan incarnait dans toute sa personne sociale la figure du joueur “français” ou du “vrai” Bleu, celle qu’Alain Finkielkraut ou le défunt Georges Frêche avaient en tête en déplorant successivement en 2005 et 2008, sur le mode de l’indignation, le trop grand nombre de Noirs et la faible place faite aux “Blancs” dans l’équipe de France des années 2000. « Toul »  (son surnom dans l’Equipe) représente la contre-figure idéale des joueurs présumés coupables qui, par leur ascendance mêlée (Antilles, Afrique noire) couplée à leur passé “d’enfants de cité”, plus ou moins turbulents, possèdent des attributs socialement “discréditables” dans l’espace public. Attributs qui les rendent objectivement moins “français” que les autres dans le contexte sociopolitique de l’époque : de la création du Ministère de l’immigration et de l’identité nationale à la chasse au sans-papiers, puis en juillet 2010 à l’expulsion des Roms, en passant par le discours de Dakar du 26 juillet 2007, l’ère Sarkozy n’a cessé de promouvoir en creux une identité française “blanche”, non contaminée par l’immigration postcoloniale.»

Car qui dit « Bleus » depuis la victoire en Coupe du monde 1998, avec la fameuse France « black-blanc-beur » en étendard, dit débat sur l’identité nationale : « La conjoncture sociale et sportive des années 2006-2013 est bien différente. Tout d’abord, les joueurs d’origine maghrébine et surtout africaine (“Arabes” et “Noirs”, pour le dire dans le langage le plus commun) deviennent majoritaires dans l’équipe. Ensuite, le débat sur l’identité nationale (2007-2012) a contribué à diffuser dans la société un climat malsain de type “national-sécuritaire”qui perdure de nos jours. Par ailleurs, les défaites sportives, conjuguées aux frasques de certains joueurs, ont jeté la suspicion sur les Bleus. Il faudrait, par exemple, scrutées et commentées les attitudes des joueurs pendant La Marseillaise : comme un indice de comportement de “bon” (ou”mauvais”) français… »

À mi chemin entre 2010 et 2016, il y a eu 2013 et la double confrontation avec l’Ukraine… Comment ne pas évoquer l’inoubliable show de Pascal Praud un soir de novembre 2013: « La défaite sans appel (2-0) au match aller en Ukraine a donné lieu, une nouvelle fois, à des commentaires violents, outrés et souvent même grotesques, de la part des commentateurs les plus en vue. (…) À l’issue du match, Pascal Praud, qui s’est visiblement autoproclamé représentant, porte-parole, justicier du peuple français et procureur des Bleus, se montre exaspéré par leur prestation effectivement insipide. Il pousse un grand cri de colère (dont on peut se demander, après coup, s’il n’était pas calculé) qui lui vaudra son heure de gloire sur Internet. Citons-le : Je pense que, ce soir, les gens sont très contents de voir ce qui se passe. Ils n’en peuvent plus de cette équipe de France. Ils n’en peuvent plus de voir Patrice Evra sur un terrain ! … Ils ne peuvent plus voir les anciens de Knysna. (…) Il y a plein de gens qui n’aiment plus l’EDF et non seulement ils ne l’aiment plus mais ils la détestent ! Donc ils se disent : tant mieux, enfin on ne va plus les voir ! (…) On a vu des gens qui n’ont absolument rien à foutre ! Rien à foutre du maillot bleu, rien à foutre de l’EDF (…) Il y a eu ce soir-là, dans les jugements sentencieux portés sur les Bleus, non seulement des traces de Knysna, mais aussi l’expression semi-consciente du profond mépris social à l’égard de ces footballeurs “sous-éduqués”.»

Comme quoi, en football comme ailleurs, le vent tourne vite… Les résultats sportifs de la période 2014-2016 n’ont pas forcément tout effacé car les maux autour des bleus ne se limitent pas qu’aux limites d’un simple terrain. Renaissance de façade ?  D’ici la Coupe du monde 2018 un retour en force des inquisiteurs moyenâgeux n’est peut-être pas à exclure…

Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus de Stéphane Beaud avec Philippe Guimard, Éditions La découverte, juin 2014, 12,50 euros.

Auteur : Benjamin Laguerre

Toulousain en exil. Chroniqueur littéraire des livres sur le football.

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