David Dufresne (Hors Jeu) : “Ce qui nous a semblé intéressant, c’est de voir à quel point le football croise l’hyper capitalisme”

07
mai
2016

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Catégorie : APP a vu / Interviews / Ligue 1

Interview avec l'un des instigateurs du projet Hors Jeu.

On vous parlait la semaine dernière du web documentaire Hors Jeu. Dans la foulée de notre contact, on a sollicité l’une des deux têtes pensantes du projet (avec Patrick Oberli sans oublier les gars de chez Upian) pour une interview. Il a accepté en toute simplicité et nous a répondu en toute honnêteté. Parole libérée sur le football moderne avec David Dufresne.

Bonjour David, ravi de te recevoir dans les colonnes d’APP. Pour commencer, peux tu nous parler de ton rapport au football en général? Te considérerais tu plus comme un observateur éloigné ? Un amoureux transit? Ou plutôt amoureux déçu?

David Dufresne : Comment tu dis ? Amoureux déçu ? Oui, c’est de cet ordre là.  J’ai été marqué au fer rouge par l’affaire OM/VA. Ça m’a mis par terre à l’époque. J’ai jamais tellement réussi à m’en remettre, je vibre toujours mais de mes souvenirs plus que de la réalité de ce qu’est le foot aujourd’hui.

C’est paradoxal car le foot n’a jamais été aussi bon. Tactiquement et techniquement c’est dément mais ce qu’il y a derrière c’est dément aussi. Et je n’arrive pas à me défaire de ce qu’il y a derrière.

C’est devenu un club de riches, ce sont toujours les mêmes qui gagnent. Techniquement et tactiquement, c’est mieux mais sportivement, ça s’est vachement appauvri.

Est-ce que tu as peur parfois d’abîmer tes jolis souvenirs en les creusant un peu notamment à travers Hors-Jeu ? 

DD : Non, pas vraiment. Mais dans tous les cas Hors Jeu ne surfe pas sur la nostalgie du football. Il y a certes ce clin d’œil aux images Panini mais sinon on est dans le présent. Et plus dans une démarche de construction que de démolition. Patrick et les gens d’Upian, ce sont tous des amoureux du football. Hors Jeu c’est un message d’amour plus qu’autre chose.

Amour déçu, amour fragile mais pas du tout d’opposition du type les intellos contre le peuple et le football.

Les réflexions qu’on essaye de creuser dans Hors Jeu sont les résultantes d’un long processus. En y repensant un peu, le Sainté de mes 14 ans et  sa caisse noire, c’est déjà ça. En définitive, ce qui nous a semblé intéressant, c’est de voir à quel point le football croise l’hyper capitalisme aujourd’hui.

Hyper capitalisme, amour déçu… Le versant qui semble avoir payé le prix de cette transformation c’est le coté symbolique du sport. Ce que ça représentait d’aller affronter le Dynamo Kiev pour le Saint-Etienne de ton enfance par exemple. La France ouvrière de l’Ouest contre la mystérieuse et brillante équipe de l’Est. Ces symboles ont-ils encore leur place dans le football moderne ?

DD : Non. Aujourd’hui, c’est Nike contre Adidas. Le pays c’est le monde. C’est pour ça que c’est vachement intéressant de s’y intéresser parce que la mécanique du football moderne raconte le monde dans lequel on vit. Je ne suis pas du tout un nostalgique du mur de Berlin. Néanmoins, jusqu’à l’arrêt Bosman, il y avait un truc autour du maillot. Moi qui ne suis pas du tout patriote… C’était l’endroit où on pouvait afficher ses couleurs de manière pacifique et se marrer. Maintenant ce n’est plus possible, tu n’affiches plus tes couleurs quand t’achètes un maillot cent euros, t’achètes Bwin, Qatar Airways…

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Interview avec l'un des instigateurs du projet Hors Jeu.

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.Les choses étaient très claires, on m’a dit : « on ne touche pas à Michel »

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On entend et lit que très rarement ce type de discours dans la presse sportive…

DD : La plupart des journalistes et consultants sont complètement tenus par un système qui a fait d’eux l’un de ses rouages. Pour un Didier Roustan, combien de Pierre Ménès ?

Les pauvres, en réalité, ils sont un tout petit maillon. On peut les faire gicler sans problème. Quand je vois des consultants venir parler football mais en même temps vendre leur image pour des paris sportifs, je reste pantois…

Pour moi, là y’a un souci moral.

On savait que c’était une carte importante, celle d’E.Petit mais on ne s’attendait pas à ce qu’elle ait autant de succès et surtout à voir la réaction de l’armada des consultants et journalistes sportifs. Y compris des gens que j’admirais étant gamin comme Jacques Vendroux, venir nous voir pour nous dire qu’il ne faut pas dire ce genre de choses. On a pas le droit de casser le rêve.

Ton analyse ici semble se rapprocher de celle qu’applique Pierre Carles au monde des journalistes généralistes qui se refusent d’aborder certains sujets, etc…

DD : Quand j’ai commencé il y a deux ans et avant de connaître Patrick (Oberli), j’étais parti voir quelques journalistes parisien pour le projet. Les choses étaient très claires, on m’a dit : « on ne touche pas à Michel ». A un moment donné, je voulais appeler le projet : « on ne touche pas à Michel ». Michel c’est Platini, bien sur. C’était deux ans avant le FIFA Gate.

Je me suis dit “en fait ce sont des gamins qui vivent leur rêve“. On n’enquête pas, on ne touche pas à l’idole.

Pierre Carles, il a beaucoup travaillé sur les journalistes politiques qui sont rares à pouvoir vraiment dire ce qu’ils savent. Les journalistes sportifs c’est pareil.
En fait, tu as des intérêts convergents qui sont très très forts, qui font que ceux qui enquêtent sur le football sont assez héroïques.

J’ai, avant ça, travaillé sur l’environnement carcéral aux Etats Unis et l’industrie pétrolière au Canada qui sont des endroits extrêmement fermés (rires). Ben le football d’une certaine manière est encore plus fermé.

Il y a cette idée de droits des marques, de droit d’images, cette histoire de consanguinité entre une partie de la presse et du monde sportif. Quand toi tu arrives et veux faire ton travail c’est très très compliqué parce que tu ne rentres pas dans les us et coutumes du foot business.

Maintenant, il faut quand même le dire: il y a aussi des gens (beaucoup plus que je le pensais) extrêmement sincères à l’intérieur du football qui ont réellement envie de changement. Qui le font comme ils peuvent.

Pour passer de l’autre coté du miroir justement, comment as tu “ressenti” les acteurs interviewés ? Les as tu senti soucieux de se délivrer d’un fardeau, de faire confession ? Ou qu’ils étaient parfois en auto-promo ?

DD : Pour ceux qui étaient connus, ils se sont beaucoup plus mis en danger que servi du programme. Ils n’avaient pas besoin d’Hors Jeu pour renforcer leurs images. Ils ont été au contraire très courageux. Je pense à Emmanuel Petit, à Lorenzo Falbo l’agent qui s’est fait enlever en Ukraine ou bien même encore à Alain Cayzac à son époque PSG.

Après bien sur, il y a toujours un intérêt à se faire interviewer mais je pense que ta question donne la réponse. Pour certains, il y avait un fardeau à se défaire ou au moins à partager. Ça n’a pas toujours été facile d’obtenir des interviews. Mais lorsqu’on les a obtenus, les personnes interrogées , à part peut être Gérard Houllier, se sont vraiment livrés. Il y avait un besoin de parler à des gens qui avaient envie de les écouter, qui ne faisait pas partie de la presse classique et donc ils se sont livrés.

Je crois que les gens qui jouent à Hors Jeu le ressentent en écoutant les interviews.

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Interview avec l'un des instigateurs du projet Hors Jeu.

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.C’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité si des gens qui sont tenus économiquement expliquent à d’autres qu’ils sont tenus par le cœur.

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On a beaucoup parlé des médias traditionnels sportifs dans cette interview mais Hors Jeu a aussi eu une belle résonance sur les blogs spécialisés souvent bénévoles depuis sa sortie. Quel regard porte tu sur des blogs comme le notre?

DD : On avait des partenaires officiels, France Football, Libération et d’autres. Et puis on a vu des blogs venir vers nous ou nous sommes allés vers eux. Je pense à PKFoot, Les cahiers du foot, vous… C’est pas dans les blogs mais il y a eu SOFOOT aussi. Tu n’imagines pas le bonheur que ça nous a donné ! De voir des gens qui sont hors du système mais connaissent très très bien le football embarquer dans l’aventure.

Et mieux encore avec certains comme avec les cahiers du football, le partenariat est presqu’aussi bon voire meilleur qu’avec d’autres partenaires officiels. C’est génial !

Ces blogs là ont une importance réelle et c’est génial parce qu’ils apportent une autre parole, pas celle du foot business, de la peoplisation, du mercato à outrance, etc.

On leur reproche aussi assez fréquemment leur positionnement de passionnés voire de fans de clubs qui biaiserait leur regard sur l’actualité et rendrait leur travail inconséquent…

DD : J’ai, par le passé, travaillé à Itéle, groupe Canal. A l’époque où le PSG était détenu par Canal et je peux te dire que la liberté n’était pas du tout garantie pour parler du PSG.

Une fois par exemple, un des présidents de Canal était venu dans la rédaction d’Itélé en nous demandant de mettre dans le résumé d’un match du PSG, des plans de coupe de Nicolas Sarkozy. Pourquoi ? Parce que Canal + avait redemandé l’autorisation d’émettre et que selon ce patron, tout était bon pour y arriver. Donc dans un résumé de cinquante secondes, il fallait se farcir cinq secondes de Sarkozy regardant le match parce qu’il fallait plaire à l’homme d’état qu’il était. Le tout dans une logique économique.

Et cette logique s’applique à la majorité des chaînes de Télé. Allez le demander à Didier Roustan ou même à Emmanuel Petit. N’importe quel consultant honnête pourra vous raconter ce genre de choses.

Heureusement que le foot est une affaire de passionné… Que tu sois tenu économiquement comme c’est le cas de certains médias ou que tu sois tenu affectivement comme c’est le cas de certains blogueurs, je ne vois pas tellement la différence. Il y a beaucoup de blogs au contenu très pertinent et notamment parce qu’un certain nombre annonce d’entrée d’où ils parlent.

C’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité si des gens qui sont tenus économiquement expliquent à d’autres qu’ils sont tenus par le cœur. Qu’ils sont moins indépendants qu’eux…

On va terminer par parler de ce format qui semblent beaucoup te plaire : le web documentaire. Qu’est ce qui te plaît tant dedans ? 

DD : Ce qui me plait le plus c’est d’essayer d’inventer des nouvelles formes de narration pour raconter des choses. Dans le cas d’Hors Jeu, on nous a dit « vous auriez du faire un documentaire classique ». Oui on aurait pu sauf que là on a 320 minutes d’interviews c’est à dire quatre fois plus que dans un docu normal. C’est pas la quantité qui compte mais contrairement à ce qu’on pourrait croire le web est bien le média de la profondeur, de la distance et de la longueur.

Première chose donc, tenter d’inventer. Deuxième chose, essayer d’aller en profondeur. Et la troisième, c’est que le Web reste un endroit où la liberté de ton est encore de mise. Et plus grande que dans bien d’autres registres, je pense qu’en télévision par exemple c’est bien plus difficile aujourd’hui. On voit d’ailleurs très bien dans les émissions dites d’enquêtes sur le foot, on est dans des sujets très formatés où finalement on ne fait qu’effleurer les choses parce que c’est très difficile de rentrer dans les détails en quatorze ou seize minutes.

Dernièrement ce qui m’importe le plus c’est l’implication de l’internaute. Quand je vois le forum d’Hors Jeu, les réactions sur les blogs, etc. Cette effervescence là pour moi c’est vraiment un truc super.

Encore un grand merci à David pour sa disponibilité et à toute l’équipe derrière Hors Jeu d’avoir donné naissance à ce beau projet.

Auteur : Mourad Aerts

Joue en troubadour sur tout le front de l'attaque. Amoureux du foot et de ce qu'il représente partout dans le monde

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