Damso sous la pression des sponsors

13
mars
2018

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Catégorie : Coupe du Monde 2018

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La semaine dernière, le rappeur belge Damso s’est vu retirer par la fédération nationale l’écriture et l’interprétation de l’hymne officiel des Diables Rouges pour le mondial russe de l’été prochain. Officiellement, c’est à cause de la « controverse sociale » (selon l’expression utilisée par la fédération) ayant entouré cette décision qui a poussé l’URBSFA à effectuer un magnifique rétropédalage. Pourtant, même si les contestations politiques ont vu le jour dès l’annonce du choix de Damso, c’est étrangement le lendemain d’un courrier signé de l’ensemble des sponsors que la fédération a décidé de revoir sa copie, et de mettre à dos une énième fois intérêts mercantiles et la vocation populaire du football.

“Kiétu” Damso?

Les moins mélomanes n’avaient peut-être jamais entendu parler de Damso avant cette semaine et la polémique qui a entouré sa destitution par l’URBSFA. Pour le présenter rapidement, Damso est un rappeur congolais arrivé en Belgique dans son enfance avec sa famille pour fuir la guerre civile. Quelques années plus tard, à l’été 2017, et après avoir expérimenté tant la vie en squat que des études de marketing, Damso vendait plus de 300 000 exemplaires de son deuxième album « Ipséité », consacrant ainsi sa place parmi les artistes francophones les plus écoutés cette année, tous styles confondus.

Au-delà du succès commercial, Damso est unanimement adoubé par la critique : des médias spécialistes, à des journaux comme les Inrocks ou le Monde. La reconnaissance acquise par l’artiste est amplement méritée et récompense tant ses talents d’auteur et d’interprète que son exigence et son incroyable capacité de travail. Il faut néanmoins bien reconnaitre que ses textes parfois crus peuvent a minima interloquer, voire rebuter, à la première écoute. C’est précisément tout le nœud du problème. Ses textes sont en effet souvent décontextualisés par des personnes lui reprochant des paroles sexistes et misogynes. S’il n’est malheureusement ici pas question de prendre le temps d’expliquer à ces personnes à quel point elles se trompent, précisons toutefois pour les lecteurs ne connaissant par l’artiste belge, que ces accusations, en plus d’être complètement fausses, sont violemment réductrices des talents artistiques de Damso. Il est tout à fait concevable que certains n’apprécient pas ses titres pour des raisons purement musicales, mais les accusations citées ci-dessus sont difficilement entendables.

Les sponsors plus forts que les politiques

Voici donc à quoi ressemble, brièvement, l’homme à l’origine de la « controverse sociale » et qui a finalement été mis de côté par la fédération belge de football. Pourtant initialement l’idée semblait plutôt bonne et courageuse : l’URBSFA voulait mettre en avant « l’intégration réussie » du rappeur outre-Quiévrain, tout en choisissant un artiste à l’image de son équipe, jeune et talentueuse, dont une grande partie apprécie d’ailleurs les titres. Il s’agissait également d’un choix populaire d’un artiste capable de remplir la mythique salle belge du Forest National en deux albums, alors que cette date constitue habituellement l’aboutissement de toute une carrière pour les artistes belges. Un artiste populaire, pour écrire la chanson représentant l’équipe nationale du sport le plus populaire durant la compétition la plus populaire : tout semblait cohérent. En 2014, c’est d’ailleurs Stromae qui avait été choisi.

Rapidement des collectifs féministes ainsi que des partis en quête de sujet porteur en cette année électorale en Belgique montent pourtant au créneau pour forcer la fédération à revenir sur sa décision, au motif de textes obscènes dégradant l’image de la femme. Jusqu’à mercredi dernier, veille du revirement de situation, l’URBSFA avait réaffirmé son choix en martelant « nous ne tenons pas à être pris en otage ». Il faut ici saluer l’abnégation de la fédération qui envoie le signal que non, le politique n’a pas à s’immiscer dans le sportif, encore moins pour y récupérer un thème de campagne.

Tout s’accélère le lendemain, lorsque les principaux sponsors de la fédération belge de football font parvenir au siège de cette dernière une lettre dans laquelle ils expriment leurs « sérieuses réserves » quant au choix de Damso pour représenter les Diables Rouges. Effet immédiat : le porte parole de l’URBSFA officialise dans la journée la fin de la collaboration avec le rappeur « d’un commun accord », ajoutant, presque cyniquement, qu’aucun hymne ne sera composé pour la coupe du Monde. Il aura donc fallu l’arrivée des sacros saints arguments économiques pour donner raison aux détracteurs de Damso.

Cola-Cola: nouveau garant de la bonne pensée?

“Au nom de quoi?” se demande Anne-Sophie Bailly rédactrice en chef adjointe du média belge « l’écho » dès le lendemain. La question, à laquelle nous aurons a priori malheureusement jamais de réponse officielle, illustre à perfection le problème de cet épisode. Au nom de quoi Coca-Cola, un des sponsors de l’URBSFA, s’octroie-t-il le droit d’intervenir sur le choix de l’artiste devant représenter son pays durant l’un des événements les plus suivis autour de la planète ? Mais plus grave, au nom de quoi ces entreprises se sentent-elles investies de ce rôle de défenseurs de la morale et des bonnes mœurs en attaquant, indirectement, un artiste apprécié d’une grande partie de la jeunesse de tous horizons ?

En réalité, des éléments de réponse sont très certainement, et malheureusement, à aller chercher du côté de la puissance de ces sponsors dans le football moderne. François Ruffin a écrit un excellent livre à ce sujet (« Comment ils nous ont volé le football ? »), et ce n’est pas précisément l’objet de cet article. Ce qu’il s’est passé la semaine dernière en Belgique illustre les conséquences, et leur symbolique, du pouvoir exercé par des entreprises qui, si un jour ont contribué au développement du football, en ont aujourd’hui fait leur chose, en « nous le volant » pour reprendre l’expression utilisée par François Ruffin.

Un flagrant délit de mépris de classe

Certains ont vu dans cette histoire des relents de racisme : de telles accusations sont suffisamment graves pour laisser le soin à ceux qui en sont à l’origine de développer leur point de vue. En revanche, il semblerait bien que nous ayons assisté ici à un formidable exemple de mépris de classe de la part des sponsors, à l’encontre de ceux qui vibrent pour Damso et/ou le football. Ce sont ces derniers et leurs goûts qui sont aussi pointés du doigt par les sponsors signataires de la fameuse lettre (Coca-Cola, Proximus – opérateur téléphonique – , La loterie nationale, Ab Inbev – plus grand groupe brassicole du monde – ). En adressant ce courrier, avec dans l’idée de s’éviter une éventuelle polémique inutile par la suite, ces grands groupes se sont auto-saisis d’un rôle de père la moral méprisant unilatéralement un rappeur au talent très largement reconnu, ou à défaut non injustement dénigré, par quiconque ayant fait l’effort de s’intéresser réellement tant à l’artiste, qu’aux codes de la culture urbaine sous-jacente.

Cette affaire interroge également le rôle véritablement joué par les fédérations nationales, et ici en l’occurrence l’URBSFA. Ces dernières sont sensées être les garantes du développement du football, à tous les niveaux, dans leur pays. Or en Belgique la fédération a montré la semaine dernière, certes après avoir tenu tête pendant plusieurs mois aux pressions politiques, qu’elle fédérait davantage ses sponsors que les acteurs du ballon rond. Elle est en quelque sorte complice de cet acte criant de mépris, alors même qu’elle se doit être le garant des valeurs du sport le plus populaire du monde. Le conflit d’intérêt, et d’éthique, ici soulevé questionne encore davantage l’emprise du « foot business » dans le monde professionnel, à un tel point que l’on revient à se poser la même question : « au nom de quoi ? ».

Damso quant à lui, certainement déjà au courant de la décision, a publié sur les réseaux sociaux le matin même de la décision finale de l’URBSFA, un extrait de ce qui aurait du être l’hymne des diables rouges : « Humains », un titre une nouvelle fois brillamment écrit, interrogeant la condition humaine en 2018. Visiblement la condition humaine, l’URBSFA et Coca Cola n’en ont que faire…

 

 

Credits photos – Lesoir.be

Auteur : Raphaël G.

Enfant du Chaudron, c'est avant tout la ferveur du peuple vert qui m'a rendu fou de foot. Pour un football populaire et le respect des libertés des Ultras. (A gagné le 100ème derby).

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