Comment regarder un match de foot?

07
mars
2016

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Catégorie : APP a lu / Culture foot

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Comment regarder un match de foot? vient de sortir aux éditions Solar (17,90 euros). Enfin un livre sur la tactique dans le football! Un vrai travail de démocratisation par rapport à un aspect du football que de nombreux lecteurs, initiés ou pas, (re)découvriront avec plaisir. Un livre très méthodique mais jamais ennuyeux, avec ou sans ballon, et toujours au service du jeu. Un travail de fourmi (500 pages) proposé par “Les Dé-Managers”, qui sont une partie des “Cahiers du foot”: Raphaël Cosmidis, Gilles Juan, Christophe Kuchly et Julien Momont. Un livre qui sera sans aucun doute LA référence française sur la culture tactique. APP vous propose donc un entretien “culture tactique” avec Gilles Juan, l’un des auteurs de votre futur livre de chevet.

Vous présentez le livre comme « une boîte à outils » . Mais à qui est-elle destinée: au professionnel qui aurait zappé certains aspects du métier (on ne donnera aucun nom…), au bricoleur du dimanche qui cherche à s’améliorer (chacun de nous sans doute…), ou à sa femme qui veut comprendre le pourquoi du comment footballistique?

Si sa femme aime déjà le foot, elle entre dans ce que l’on appelle (sans toujours réaliser la violence du terme) la “cible”. Ce livre est en effet écrit pour les gens qui s’intéressent déjà au foot, au moins un peu, et pas tellement pour des gens indifférents ou sceptiques sur l’intérêt de ce sport. Les gens qui aiment déjà le foot ont par définition (suppose-t-on) un intérêt au moins minimal pour l’approche tactique (“que fout Cavani au PSG?” est déjà une question tactique). Les personnes impliquées dans le foot pro ou amateur, les forcenés de FIFA16 ou de Football Manager, les férus de stratégie le liront peut-être plus consciencieusement, mais on a en tout cas voulu s’adresser à la fois à ceux qui s’intéressaient déjà à l’angle tactique, et à ceux qui ne s’y intéressaient peut-être pas encore suffisamment. Le défi de faire un livre intéressant et peut-être même agréable sur le sujet était un beau challenge: on a essayé de le relever.

Ce livre est-il une compilation, ou une version « tunée », du meilleur des Dé-managers ?

Une compilation, non – une version tunée peut-être. Pimpée, même, pour filer l’analogie. Les Dé-managers ont donné le meilleur d’eux-mêmes, en ayant à la fois bénéficié de l’entraînement hebdomadaire sur le blog et les Cahiers du foot, et des retours réguliers des lecteurs, qui formulent plus souvent qu’on ne pense des critiques constructives. Une version pimpée, enfin, parce que le livre a bénéficié d’une quantité gigantesques de ressources: interviews, visionnage des conférences de presse, lecture des ouvrages et entretiens disponibles…

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Ce livre est-il le parfait complément tactique de la « révolution chiffrée » du football moderne (les données Opta, la Data Room, les palettes de Philippe Doucet…) ?

On l’espère, oui. Il est clair qu’on a choisi de s’appuyer sur les discours des entraîneurs plutôt que sur des milliers de données. Le livre développe une analogie avec l’univers militaire (tenir son poste, préparer son attaque, organiser sa défense…) plutôt qu’avec les mathématiques, c’est un livre sur les systèmes de jeu et les philosophies d’entraîneurs, pas un livre de statisticiens.

Il est en cela un bon complètement de la révolution chiffrée: les données d’un match doivent toujours être pensées en relation avec les principes de jeu qui existent en amont. Il serait par exemple hors-sujet de déconsidérer le travail de Klopp ou de Diego Simeone sous prétexte qu’il ont moins de 50% de possession de balle.

La tactique c’est quand même la base du football. Tous les matchs,  amateurs ou professionnels, commencent dans un vestiaire par cet aspect du jeu. Pourquoi en France cette partie du football a été si peu étudiée/commentée/analysée/expliquée ?

Pas sûr que ce soit la base, non! La base du football c’est le ballon dans les pieds, c’est les jongles, c’est le mec plus technique que les autres qui tricote, c’est la frappe au but, c’est le CPE du collège qui demande aux gosses de jouer plutôt avec en ballon en mousse et qui ne comprend pas pourquoi ça désole à ce point les gamins.

La question montre bien, en revanche, que la tactique est la base du football organisé, du football devenu une affaire sérieuse. Et là nous sommes d’accord. Jouer en équipe, en pro ou en amateur, c’est immédiatement entendre une réponse à la question “je joue quoi?”, ou dit autrement: “je joue où?” Ces questions naturelles sont le point de départ incontournable du match de foot en général et de l’approche tactique en particulier.

Pourquoi est-ce moins étudié en France? On ne sait pas. Parce que personne n’avait pris cette peine? Parce que les éditeurs pensaient que ça n’intéresserait pas suffisamment de lecteurs? Parce que le pays manque de culture foot? Parce que l’approche tactique est cantonnée dans le préjugé “approche geek”? Franchement c’est difficile à dire. On remarque simplement qu’on est arrivé à un bon moment: les entraîneurs sont désormais des personnalités très médiatiques, les jeux vidéo accordent une place toujours plus grande à la tactique, l’accès aux données se démocratise…

Dans la préface C. Gourcuff explique que tactique et philosophie sont intimement liées. Pour vous, à quel courant philosophique pourrait-on associer : Guardiola ? Mourinho ? Domenech ? Deschamps ? Bielsa ?

Bielsa c’est Platon: le monde et les joueurs réels ne sont qu’une pâle copie du monde des Idées, où convergent le Bien, le Bon et le Beau et où règne la vérité. Nous, on est prisonniers dans la caverne, esclaves de nos limites: on ne sait même pas tenir une saison entière un marquage individuel exigeant.

Deschamps est un empiriste, mais pas un empiriste un peu provocateur à la David Hume, plutôt un empiriste premier degré, qui convainc par les faits à défaut d’y mettre la manière. Son passage en Italie a mis un peu de Machiavel dans son Descartes.

Domenech s’est pris pour Nietzsche. Il considérait ses pièces de théâtre en conférence de presse comme des moments dionysiaques, et son abnégation comme une volonté de puissance. Mais il n’y était pas du tout: Domenech n’a pas réussi à élever son travail jusqu’au niveau d’une philosophie de jeu.

Mourinho est un pragmatique. Une sorte de Gorgias, ou de William James. Vérité et fausseté ne sont pas le problème, l’opportunisme est une solution, la mauvaise foi une arme éventuelle. On pourrait aussi le rattacher au courant cynique.

Guardiola est un philosophe des Lumières. A la fois guidé par ses grandes idées et soucieux de les mettre en pratique dans l’expérience.

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Le découpage du livre est très méthodique (très soviétique!). Comment avez-vous procédé pour vous répartir le travail ? Chacun a-t-il ses marottes ?

Les trois dé-managers historiques (Raphaël, Christophe, Julien dans l’ordre alphabétique de leur nom de famille) ont leurs chouchous, et se sont répartis le travail aimablement. J’ai servi à la fois de lecteur-test car je connaissais moins le sujet, et de théoricien soviétique car je suis prof dans la vraie vie.

On avait consciencieusement travaillé notre plan en présentant le projet à l’éditeur, on l’a affiné ensuite, au fur et à mesure de la compilation des sources. On y est resté particulièrement attentif. Tout étant lié dans le football (des défenseurs attaquent, des équipes gardent le ballon pour défendre, récupération de balle et contre-attaques peuvent être simultanés…) le risque était grand de parler de tout à la fois, et d’être confus.

Vous avez rencontré des « spécialistes » français, et uniquement Roger Schmidt comme intervenant étranger. Pourquoi un seul? D’autres regards étrangers n’auraient-ils pas apporté quelque chose de différent dans votre approche ou dans vos travaux?

Deux conditions principales pour rencontrer des entraîneurs: y avoir accès, obtenir leur disponibilité. L’avantage d’avoir prioritairement échangé avec des entraîneurs et joueurs français a été le naturel, la précision et la fluidité des échanges. On cherchait des témoignages instructifs sur tout un tas de points particuliers. On a trouvé ces témoins passionnants dans notre bon vieux championnat – on y a même trouvé des gens prestigieux. Nous assumons complètement notre identité et l’ancrage de ce livre dans le pays du 0-0 le dimanche soir.

Évidemment, ça ne veut pas dire qu’on ne s’est pas intéressés aux entraîneurs étrangers: l’index prouve même qu’on a plutôt regardé à l’étranger (les matches bien entendu, mais aussi et surtout les conférences de presse, les déclarations, et bien sûr les ouvrages consacrés aux grands entraîneurs ou écrits par ces derniers). Au final, notre critère a surtout été celui du style, de la philosophie de jeu, de l’identité tactique.

Nantes n’a pas remporté autant de titre que Manchester United qui est un club autrement plus prestigieux, pourtant nous consacrons un chapitre au jeu à la nantaise et pas à Sir Alex Ferguson. Ce dernier est évidemment une personnalité plus importante dans l’histoire du foot que Jürgen Klopp (en tout cas à l’heure où nous écrivons), mais nous parlons davantage de l’Allemand, qui a un style tactique singulier et polémique, a une approche du pressing clairement définissable, etc.

Finalement avez-vous la vérité footballistique ? La tactique passe-t-elle avant les joueurs ? Ou l’inverse est-il vrai ?

Le livre est écrit contre l’idée qu’il y a une vérité footballistique. Tous les systèmes aboutis, de même que tous les grands pragmatiques ont su montrer leur efficacité.

La tactique ne passe pas avant les joueurs, elle passe par les joueurs. Ce sont eux qui savent relayer les idées de l’entraîneur, ou pas. Ce sont eux qui par leurs qualités posent la question à l’entraîneur de s’adapter à eux, ou pas. Les modèles tactiques sont toujours une rencontre entre les principes d’un entraîneurs et des joueurs pour les porter: l’adéquation parfaite est rare. Quand elle n’y est pas, à qui la faute? A qui le mérite? Le livre essaie d’adopter le point de vue de l’entraîneur, mais il ne répond pas à cette question: il donne des outils et une culture pour débattre.

Si vous pouviez offrir votre livre à quelqu’un du monde du football :

On pense spontanément à des gens que l’on souhaiterait remercier pour ce qu’ils apportent au foot, et ce qu’ils nous apportent indirectement. Mais on a rien à leur apprendre, ce serait donc évidemment un cadeau purement symbolique. Du coup pour que ce soit utile on l’offrirait volontiers à ceux qui prennent la tactique de haut, car ce livre a aussi été écrit pour militer: la tactique n’est pas l’angle d’analyse des théoriciens chiants qui aiment les matches fermés, c’est l’angle d’analyse qui regarde le foot comme un sport collectif organisé, en partant du principe que comme chaque joueur ou comme chaque équipe, chaque organisation a sa personnalité complexe et fascinante, son hérédité, ses échecs et ses succès.

Si vous pouviez offrir votre livre à une personne extérieure au monde du football :

Si par “extérieure au monde du football” on entend extérieure au monde pro ou au monde médiatique, on l’offrirait volontiers à tous les jeunes entraîneurs du foot amateur, qui pourraient peut-être y trouver des repères, des témoignages stimulants, des idées, ainsi qu’à tous les abonnés des stades de France, qui trouveront de nouveaux arguments pour se plaindre ou se féliciter. Comme on ne peut pas faire ni organiser ce cadeau, on espère qu’ils l’achèteront eux-mêmes.

Si c’est “extérieur extérieur”, genre quelqu’un qui ne se soucie pas du tout du foot, on l’offrirait à un ennemi, ou quelqu’un qui a besoin de caler un truc chez lui. Être un peu supporter, même si (surtout si?) c’est en mode footix seulement sur les grandes compét’, reste quand même une condition pour se plonger avec plaisir dans ce tour d’horizon des manières de jouer.

Propos recueillis en exclusivité par Benjamin Laguerre pour Au Premier Poteau.

Vous pouvez tenter de remporter ce livre. Pour cela, rien de plus simple, vous avez jusqu’au 11 mars 23h pour RT ce tweet et suivre le compte Twitter d’ Au Premier Poteau.

 

Auteur : Benjamin Laguerre

Toulousain en exil. Chroniqueur littéraire des livres sur le football.

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