Bruno Derrien : “Les arbitres n’ont pas leur mot à dire”

04
avril
2013

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Catégorie : Interviews

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Au terme d’une carrière faite de 350 matchs au niveau professionnel, Bruno Derrien est l’un des arbitres français les plus emblématiques des années 2000. Fort d’une expérience internationale composée de 40 rencontres, dans différentes compétitions, le brestois d’origine est devenu une référence dans l’univers footballistique français.

Désormais consultant pour divers médias, il a accepté de nous livrer son regard sur des sujets d’actualités et de revenir sur les temps forts de sa carrière.

APP : M. Derrien bonjour, pour débuter il apparaît essentiel d’aborder l’arbitrage vidéo, à l’aube d’une nouvelle ère, quelle est votre intime conviction ? Est-elle indispensable au football moderne ou plutôt une alternative pour l’instant inutile ? L’utilisation de la vidéo retirera-t-elle de la pression aux arbitres ou peut-elle être perçue  comme un ” révélateur d’erreurs ” qui pourrait refroidir certains hommes en noir ?

bruno-derrienBruno Derrien : “C’est inéluctable, l’arrivée de l’arbitrage vidéo dans le football n’est sans doute qu’une question de temps. On sait que ça bloque au niveau de l’UEFA mais heureusement Sepp Blatter a ouvert la porte à une première utilisation dès la Coupe des Confédérations, cet été. Deux systèmes ont été testés lors de la Coupe du Monde des clubs, à Yokohama, l’un avec des capteurs, l’autre avec des caméras, afin de définir quel système serait choisi pour la prochaine Coupe du Monde (NDLR : le système choisi est le GoalControl-4D ( GLT ), proposé par la société allemande GoalControl GmbH).

Il ne s’agit pour le moment que de savoir si le ballon a franchit la ligne, mais c’est bon signe pour la suite. Pour ce qui est des arbitres… Ils n’ont pas leur mot à dire ! L’arbitre est là pour appliquer les règles, pas pour les choisir, et même s’ils peuvent être consultés, l’utilisation de la vidéo n’est pas un choix qui viendra des arbitres. Peut-être que ça peut leur enlever un peu de pression en effet, mais ils ne changeront pas les lois du jeu, dont la vidéo pourrait faire partie et, erreurs ou pas, ils devront faire avec. “

APP : Comment expliquez-vous le manque de compétitivité des arbitres français au niveau international ? S’agit-il d’un problème de formation ?

B. D : “C’est vrai qu’il y a un recul… Il y a quand même Stéphane Lannoy qui a officié à la Coupe du Monde 2010 et à l’Euro 2012, ce n’est pas rien ! Après, je pense que c’est un problème de génération, un peu à  l’image de l’équipe de France elle-même, les générations se suivent avec plus ou moins de succès. Je pense qu’aujourd’hui les arbitres sont peut-être trop enfermés dans leur carcan, il faudrait qu’ils s’ouvrent un peu, qu’ils se libèrent, que la corporation des arbitres soit moins “méconnue”, il faut plus de communication. Mais, une nouvelle fois, c’est générationnel…

Il y a de très bons jeunes qui arrivent, il faut leur laisser du temps, les formateurs bénévoles font un gros travail aux différents niveaux de formation. Alors oui, actuellement on connait un petit creux, mais c’est passager, il y a assez de talents en France pour que nos arbitres reviennent au premier plan.”

APP : En 2010, pour la Coupe du Monde, vous avez écrit des chroniques pour Métro, quels souvenirs gardez-vous de l’événement et de cette expérience ?

B.D. : “En effet, même si je n’est pas vécu la compétition “de l’intérieur” en Afrique du Sud, j’ai vraiment apprécié l’expérience car j’adore écrire. Les chroniques étaient hebdomadaires et j’avais “carte blanche”, j’écrivais tout moi-même, j’ai donc pu savourer ce moment avec un réel plaisir. L’écriture est une vrai passion…

APP : … une deuxième carrière ?

B.D. : “C’est un peu ça oui… Les chroniques pour la Coupe du Monde venaient un an après la sortie du livre (NDLR, ” A-bàs l’arbitre “, meilleures ventes d’un livre sportif en 2009), je me suis vraiment amusé à rédiger ces chroniques et à les présenter, et puis un événement comme la Coupe du Monde, ça marque… forcément !”

APP : Que pensez-vous des incidents qui interviennent malheureusement régulièrement dans les stades de Ligue 1 entre supporteurs ? Pensez-vous que l’éthique ou le respect soient des valeurs qui se perdent ? Les mœurs dans ce domaines vous semblent-elles avoir évoluées ?

B.D. : “Sincèrement je pense que c’était la même chose avant… Il y a toujours eu des soucis dans les stades, entre supporteurs, des problèmes de respect, d’éthique, je ne pense pas que ce soit un mal “moderne”. Ce qu’on peut dire c’est sans doute que cette violence on la voit d’avantage aujourd’hui car elle est plus médiatisée, il y a plus de caméras, plus de matchs, c’est un fait. Mais on ne peut pas parler d’évolution, ni positive, ni négative, malheureusement, cet état de fait à toujours été l’un des “fléau” du football.”

APP : … quelles solutions peut-on envisager ?

B.D. : “Parler de prise de conscience collective serait utopique… Là-aussi je pense qu’il faudra du temps, il y a des commissions qui travaillent là-dessus, les décisions d’interdiction de stade sont superficielles, il faudra bien d’autres propositions. Les supporteurs doivent faire des efforts, si tout ne peut pas changer du jour au lendemain, il faut que chacun fasse des efforts, ça passe par-là , obligatoirement. Et c’est encore pire dans le football amateur, les jours de match au niveau Ligue ou District tournent parfois à la catastrophe, et là, il n’y a ni caméra, ni médias pour relater les événements. Donc les solutions à apporter sont encore plus floues ! Et ça dure depuis de nombreuses années sans que rien  ne bouge, certains matchs sont annulés car des équipes se portent forfait… par peur. On en est là chez les amateurs, ça me paraît tout aussi important, sinon plus.”

APP : … justement vous avez officié au sein de la Ligue Bretagne, avez-vous été confronté  à des problèmes de violence ? Avez-vous eu peur pour votre vie à certains moment ?

B.D. : “En effet, on se sent beaucoup plus en danger au niveau amateur que chez les pros, où même si on est pris en grippe, on est suffisamment protégés, et il y a une part de ” spectacle ” qui fait qu’on fait “partie de l’événement”, on est ciblés certes, mais moins mis en danger, je n’ai jamais eu de vrais soucis avez les pros. En revanche je me suis fait frappé deux fois quand j’officiais en Ligue Bretagne, notamment une fois, en arbitrant des cadets, où j’ai été agressé par le père d’un joueur que j’avais exclu ! Et rien n’a changé, le foot amateur c’est toujours ça, donc il faut certes débattre des problèmes de violence chez les pros, mais il faut savoir regarder ces matchs, qui se déroulent tous les week-ends, dans les différentes Ligues et Districts de France, là on a un vrai problème ! “

APP : Pensez-vous que les arbitres, dans le foot, soient lésés, en les comparant, par exemple, aux arbitres du Handball ou du Basket qui paraissent beaucoup plus respectés ?

B.D. : ” Oui !  L’argent arrive, on parle du sport national et forcément ça engendre beaucoup de spéculations, beaucoup d’enjeux, et forcément de tensions, qui sont liées. Le foot est devenu tellement populaire qu’on en vient à entendre de vraies aberrations, les ” supporteurs ” s’enflamment pour un oui pour un non. On en vient à penser parfois que certains devraient revoir les lois du foot, ré-apprendre les règles. Avant d’insulter un arbitre, il faut savoir de quoi on parle, il y a presque un travail de ré-apprentissage à faire au niveau des lois fondamentales. Au basket ou au hand, il n’y a que des passionnés, des connaisseurs, il y a donc moins de ” fanatisme”… c’est une forme de prix à payer pour une telle médiatisation.”

APP : Certains joueurs ont des réputations… on dit qu’un tel ou un tel à tendance à se laisser tomber facilement… Est-ce que les arbitres prennent en compte ce genre de considérations quand ils officient, leur vision peut-elle être altérée par des “on-dit” un peu trop insistants ?

B.D. : ” Il ne faut pas ! Bien entendu, du moins pour les plus “réputés”, on entend des choses, mais déjà, là, il faut ne pas écouter ! Et surtout sur le terrain, l’arbitre doit arriver avec un esprit totalement objectif. Il serait inacceptable de constater que des arbitres sont portés par des à priori, mais ça ne me semble vraiment pas d’actualité. Les arbitres savent faire la part des choses et ils n’écoutent pas ce qui se dit, ni sur les joueurs, ni sur eux d’ailleurs.”

APP : Pour terminer, M. Derrien, vous avez arbitré 15 ans au niveau professionnel, bien plus longtemps si l’on y ajoute votre carrière en amateur, comment avez-vous décidé de devenir arbitre ? C’est une vocation ?

B.D. : “Alors… j’étais pas du tout joueur de foot ! J’ai joué au basket quelques années. En fait j’ai découvert le foot grâce à mon père, il m’emmenait voir des matchs quand j’étais jeune. C’est là que j’ai compris… En fait je ne regardais que cet homme en noir, un peu fasciné par son rôle, singulièrement différent des autres, et au fil du temps je me suis dit ” c’est ça que je veux faire “… J’ai passé tous les diplômes et les formations pour y arriver. En ce qui me concerne c’est une vocation oui. Et je ne regrette rien, j’ai pris beaucoup de plaisir à être arbitre.”

APP : … Quel est votre meilleur souvenir ?

B.D. : ” Il y en a plusieurs, un match à Marseille pour la remontée de l’OM, c’était magnifique, mais si je devais n’en garder qu’un, je pense que ce serait la finale de la Coupe de France 2005, parce que c’est le Stade de France ! Et parce que c’était le dernier match de Guy Roux en tant qu’entraîneur d’Auxerre, un grand souvenir.”

L’équipe APP tient à remercier M. Bruno Derrien pour sa disponibilité et la sincérité dont il aura fait preuve pour répondre à nos questions.

Auteur : Damien Jaud

Damien, 31 ans, passionné de foot. Ex-joueur de foot. Fan d'esthétisme plutôt que de puissance. Amoureux du foot.

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