Arbitre, le si commode coupable (1/3): le fossé grandissant

12
février
2018

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Catégorie : Dossiers / Dossiers APP

delerue-fekir

Récemment, l’affaire Chapron est venue rappeler avec force et vigueur – si tant est qu’il en était besoin – le malaise qui existait en France entre les arbitres et les autres acteurs du football professionnel. Loin d’être un épiphénomène, ce coup asséné ou plutôt cette tentative de croc en jambe effectuée par Monsieur Chapron à l’encontre de Diego Carlos avant de brandir un carton rouge au joueur qui avait simplement eu le tort de percuter involontairement l’arbitre en se replaçant défensivement est à mes yeux le révélateur d’une certaine tension dans le monde des arbitres professionnels français en même temps que la preuve qu’un fossé de plus en plus grand est en train de se former entre les arbitres d’un côté et les autres acteurs du jeu de l’autre. Evidemment, Tony Chapron est connu pour certains coups de sang et est loin d’être représentatif de l’ensemble du corps arbitral français. Toutefois, à mes yeux, ce serait allé un peu vite en besogne de résumer l’incident à la seule idiosyncrasie de Tony Chapron. Cet incident s’inscrit en effet dans une atmosphère de plus en plus délétère entre les arbitres et le reste du monde du foot. Des sorties à répétition de Jean-Michel Aulas et tant d’autres présidents désormais sur l’arbitrage au beuglement continu des entraîneurs depuis leur banc de touche en passant par les réactions plus que véhémentes d’une part croissante de joueurs à l’égard des arbitres sur le terrain, tout ou presque est fait pour réunir les conditions d’un divorce violent et désastreux pour le football.

Continuellement cloué au pilori, l’arbitre est progressivement devenu une forme de pharmakos du football. Qu’est-ce qu’un pharmakos ? Dans La Violence et le sacré, René Girard met bien en évidence la dynamique qui pousse à la création de bouc émissaire, ceux qu’il appelle les victimes sacrificielles. Il rapproche cette figure de celle du pharmakos. Dans la Grèce Antique, il était une personne qui représente à la fois le poison et le remède. Concrètement il s’agissait de faire parader le pharmakos dans la ville afin qu’il draine tous les éléments négatifs avant d’être expulsé de la cité. Finalement, il agit comme une forme de paratonnerre puisqu’il attire à lui toutes les choses néfastes afin d’éviter à la cité de subir le courroux divin. A ce titre Œdipe fait figure de modèle puisqu’après s’être crevé les yeux il s’enfuit de Thèbes pour lui éviter de subir la malédiction qui lui est promise. Si l’arbitre prend les contours de cette figure c’est précisément parce qu’il est souvent le paratonnerre sur lequel se reposent joueurs, entraîneurs, présidents et supporters pour expliquer la mauvaise passe ou le mauvais résultat de leur équipe. L’apparition et la multiplication des talkshows télévisuels n’a fait que renforcer cette logique puisque, nous y reviendrons, il est bien souvent plus question d’arbitrage que de jeu dans ce genre d’émissions. La montée en puissance de la technologie agit comme un tsunami pour le monde de l’arbitrage qui voit déferler sur lui une double vague. La présence désormais permanente d’une multitude de caméras des diffuseurs permet, après un nombre parfois infernal de ralenti, de faire le procès des arbitres. Érigés en petits procureurs, commentateurs et observateurs n’ont de cesse, en dépit du réel, de répéter que la solution sera apportée par la technologie et par l’arbitrage vidéo. Ce mirage technologique doit, selon eux, permettre de résorber le fossé grandissant qui se creuse entre arbitres. Mais, vouer l’arbitre aux gémonies, plus que le symptôme d’une haine de l’arbitre ne révèle-t-il pas plutôt une haine du football ?

 

L’absence de cohérence, ce fléau

 

J’y reviendrai en troisième partie mais, à mes yeux, l’extrême-majorité des griefs émis à l’encontre des arbitres sont dus au fait d’une méconnaissance crasse des règles du jeu. Pour les quelques cas restants, la plupart du temps le problème réside bien plus dans une absence de cohérence de la part de l’arbitre (dans le cas d’un match) ou des arbitres (dans un cadre plus global). Le football, par essence, est un sport qui laisse une marge conséquente à l’interprétation dans l’arbitrage. Cette liberté accordée aux arbitres – que l’on ne retrouve pas dans beaucoup de sport – est contrebalancée par une impérieuse nécessité si l’on souhaite arbitrer de manière juste et équitable : la cohérence d’action et de décision. Alors évidemment, personne ne saurait demander à un arbitre, qui reste un être humain malgré ce que certains semblent croire, de siffler exactement la même chose à chaque fois pour la simple et bonne raison qu’un nombre conséquent d’éléments peuvent altérer une décision arbitrale (de la position de l’arbitre au nom de ses assistants qui n’ont pas forcément la même vision que lui) mais, dans les grandes lignes, il est absolument primordial que cette cohérence soit présente en permanence dans l’arbitrage. Pour parler plus vulgairement, il n’est pas acceptable que, sur un match ou une série de matchs, les décisions litigieuses aillent toujours dans le même sens – sens qui est souvent celui de ce que l’on appelle les grosses équipes.

Gare toutefois à la méprise. Lorsque je parle de cohérence d’ensemble, cela ne revient pas à dire que tous les arbitres doivent siffler les mêmes choses et avoir exactement le même arbitrage. D’aucuns trouvent scandaleux que tel ou tel arbitre siffle faute dans une situation quand un autre ne le fera pas. Je suis de ceux qui considèrent que, au contraire, une telle chose est signe que tout va bien et que nous sommes encore dans la logique de l’interprétation et non pas dans un sport où l’arbitrage serait mécanique et ne serait plus du football. Je fais néanmoins une exception à ce degré d’interprétation. Je crois effectivement qu’il est des points qui, pour la cohérence d’ensemble, méritent un arbitrage similaire de manière à éviter les polémiques stériles. Je veux ici parler de la propension grandissante qu’ont les joueurs à venir vociférer sur les arbitres sitôt qu’une situation ne leur plait pas. Nous avons récemment eu deux exemples de décisions diamétralement opposées en regard d’une telle situation. A Caen, le lyonnais Marçal a non seulement hurlé sur l’arbitre assistant mais l’a également touché physiquement (très légèrement) sans recevoir la moindre sanction quand quelques semaines plus tard, Daniel Alves s’est fait exclure par Monsieur Turpin pour lui avoir hurlé dessus. Je suis personnellement favorable à une exclusion systématique des joueurs agissant de la sorte précisément parce que je considère qu’après quelques semaines plus aucun joueur n’agira de la sorte et que la sérénité des matchs n’en sera que plus renforcée. Souvent nous entendons dire que les arbitres manquent de psychologie. Cela peut arriver, le nier n’est pas l’objet de ce raisonnement. Mais bien souvent les attitudes des joueurs ne relèvent pas de la psychologie mais bien plus de la psychiatrie.

 

Le poison du silence

 

Dans ce fossé croissant, la responsabilité des arbitres – ou plutôt du système arbitral – français n’est pas nulle. Plutôt que le manque de psychologie supposé, carte bien confortable utilisée pour fournir des analyses à peu de frais intellectuels, je suis bien plus enclin à voir dans le silence qui est celui des arbitres un double révélateur de ce fossé, double révélateur en cela qu’il illustre le malaise qui existe des deux côtés tout en renforçant ledit malaise. Il y a actuellement un malaise dans le monde de l’arbitrage français, le nier n’amènerait à rien et l’une des raisons de ce malaise grandissant réside assurément dans la loi de l’omerta qui y règne. Comment en effet réduire un fossé si l’on se mure dans le silence ? Nombreux sont sans doute les arbitre à vouloir communiquer sur leur métier, expliciter les raisons de leur mal-être, expliquer certaines des décisions qu’ils prennent (comme l’a fait Monsieur Aytekin il y a 10 jours en Allemagne après son match) parfois même pendant le match par le truchement d’un micro et même parler des erreurs qu’ils peuvent commettre – parce que oui les arbitres peuvent commettre des erreurs, ce n’est pas un tabou d’en parler. En regard de cette volonté de parler, les arbitres se heurtent à des instances qui ont érigé la loi du silence en règle de vie. « L’absurde, écrivait Camus en 1942 dans Le Mythe de Sisyphe, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ».

Il ne me parait pas idiot d’adopter cette grille d’analyse pour évoquer le monde des arbitres. Ne sont-ils pas confrontés à une forme d’absurde des temps modernes, eux qui ne peuvent pas réellement s’exprimer ou alors à de très rares occasions ? Je suis intimement persuadé qu’une grosse part de la défiance qui existe à l’égard des arbitres pourrait être supprimée par la mise en place d’une réelle communication entre les différents acteurs du football. De la même manière, cette ouverture du dialogue ne pourrait être que bénéfique aux arbitres qui ont aussi à se remettre en question sur un certain nombre de points. Mais comment reprocher à un groupement de personnes de ne pas se remettre en question quand lesdites personnes sont régulièrement exécutées symboliquement sur la place publique sans même avoir la possibilité de se défendre ? N’est-ce pas un phénomène humain que de se replier dans une forme d’agressivité lorsque l’on sent que le seul sort qui nous est réservé est celui d’une forme d’ostracisation ? Il est très facile et assez confortable intellectuellement de gloser sur le manque de psychologie des arbitres ou de leur tomber dessus sans nuance. Il est sans doute plus compliqué – mais en même temps bien plus intéressant – d’essayer de comprendre les ressorts de cette défiance et de ce repli des arbitres, comprendre qu’ils sont finalement exclus de la grande fête qu’est le football en étant en quelque sorte les parias de ce monde-là.

 

La rupture devenue fossé

 

Ne nous racontons pas d’histoire, de tous temps les arbitres ont été vilipendés. Il est d’ailleurs assez symbolique de constater que, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, l’arbitre était vêtu de noir, un peu comme s’il portait son propre deuil sur la pelouse. Les mères des arbitres ont toujours été une cible de choix des quolibets des supporters et, osons le dire, cela fait aussi partie du jeu et du folklore du football. Toutefois, cette logique d’exclusion symbolique est portée à incandescence aujourd’hui. Je le disais en introduction, l’avènement des émissions télévisuelles quasi-quotidiennes est venue renforcer la solitude des arbitres, non pas parce que les critiques des observateurs les toucheraient plus que les insultes entendues dans les stades mais parce que ces émissions contribuent à hystériser la question.

L’arbitre est donc comparable au bourreau dans le football actuel, tout le monde ou presque le déteste mais tout le monde sait bien au fond de lui-même que sans arbitre pas de football possible et surtout, bien peu seraient prêts à assumer la même responsabilité que lui. Scruté de toutes parts, il est aujourd’hui concurrencé par les observateurs voire même les téléspectateurs qui semblent tous être tous devenus des experts ès arbitrage. Du haut de leur magistère médiatique, entraineurs et commentateurs fustigent les arbitres et abreuvent le peuple du foot de sornettes quant aux règlements. Cette forme de dépossession que subissent les arbitres est sans doute portée à son paroxysme par l’apparition de la vidéo. Qu’est donc l’arbitrage vidéo sinon la pression permanente mise sur les épaules de l’arbitre en lui affirmant implicitement qu’il peut se tromper à tout moment tout en clamant haut et fort que la technologie, elle, ne se trompe jamais ? Ce qui est sans doute l’un des plus grands mirages de notre temps.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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